« Nous avons trouvé la clé face aux Russes » : Mykhailo Fedorov rentre des États-Unis avec un projet technologique majeur pour la Défense.

De retour à Kyiv après une tournée de plusieurs semaines auprès d'investisseurs et de géants de la tech aux États-Unis, l'ancien ministre ukrainien de la Défense, Mykhailo Fedorov, a dévoilé la création du plus grand fonds de capital-risque dédié aux technologies de défense (Defense Tech) en Ukraine, ainsi que le lancement d'un centre d'analyse militaire stratégique.

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Le passage de Mykhaïlo Fedorov de la sphère étatique à l’initiative privée suscite de nombreux débats en soulèvent une question cruciale : assiste-t-on au début d’une fuite des cerveaux (« brain drain ») structurelle au sein de la Defense Tech européenne ? C'est à ces préoccupations majeures que notre analyse tente de répondre. »

Un fonds d'investissement géant pour l'autonomie stratégique

Basé à Kyiv, ce nouveau fonds d'investissement vise à soutenir aussi bien les jeunes startups militaires que les entreprises de défense déjà établies et capables de faire passer leurs innovations à l'échelle industrielle. Les priorités technologiques du fonds sont clairement définies :

  • Capteurs et robotique pour le front.

  • Missiles d'interception à bas coût pour contrer les drones et les missiles de croisière ennemis.

  • Missiles d'attaque abordables.

  • Intégration systématique de l'intelligence artificielle.

Le premier investisseur clé soutenu dans cette initiative n'est autre qu'Alex Karp, PDG de la société américaine Palantir — géant technologique travaillant déjà avec le Pentagone, la CIA et le FBI. En 2023 et 2024, Palantir avait signé plusieurs partenariats clés avec les ministères ukrainiens (Transformation numérique, Éducation, Économie). Ses outils d'analyse d'attaques aériennes assistés par IA aident déjà l'Ukraine en matière de sécurité, de reconstruction et de déminage.

Si la date officielle, le nom définitif et le montant exact du fonds n'ont pas encore été divulgués, l'objectif est clair : pallier l'épuisement des réserves alliées (notamment les systèmes de défense antiaérienne comme les Patriot) en permettant à l'Ukraine de produire ses propres solutions souveraines et économiques.

Un centre d'analyse pour anticiper les mouvements de Moscou

Parallèlement au fonds, Mykhailo Fedorov a annoncé le lancement d'un centre d'analyse militaire. Contrairement aux structures traditionnelles qui réagissent aux événements, ce pôle aura pour mission d'étudier la guerre en amont, de prédire les schémas d'attaque russes et d'identifier les vulnérabilités de l'adversaire.

« Ces sept ou huit derniers mois, nous avons trouvé la clé face aux Russes : comment détecter leurs vulnérabilités, frapper là où ça fait mal et reprendre l'initiative dans les airs comme sur terre. L'Ukraine doit anticiper les prochaines étapes de la guerre et préparer des solutions à l'avance, et non se contenter de réagir. » — Mykhailo Fedorov

Une envergure internationale et diplomatique

Après son départ du ministère de la Défense en juillet dernier — qui avait suscité de rares protestations en temps de guerre et conduit à un remaniement du haut commandement —, Fedorov a continué d'étendre son réseau international.

Outre ses appels publics à des réformes politiques et institutionnelles, il a accepté fin août l'invitation du ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, pour devenir conseiller externe bénévole sur l'innovation en défense. Dans une récente déclaration au Financial Times, il indiquait solliciter des rôles de conseil similaires auprès des ministères de la Défense français et américain.

Le basculement d'un modèle d'État vertical vers des réseaux d'innovation horizontaux.

Cette démarche illustre parfaitement le basculement d'un modèle d'État vertical vers des réseaux d'innovation horizontaux.

À l'ombre du spectacle permanent et des sorties théâtrales de Donald Trump — révélateurs des pièges de sa propre incompétence géopolitique —, des évolutions bien plus profondes se jouent pour l'avenir de la démocratie et la victoire de l'Ukraine. Notre erreur, en Europe, est de focaliser notre attention sur le bruit médiatique et l'accessoire, tout en ignorant les dures réalités et les dynamiques de terrain qui dessinent les trajectoires de notre victoire commune.

La création d’un fonds d'investissement par Mykhaïlo Fedorov et Palantir, survenue début septembre, en offre l’illustration parfaite. Ce partenariat conclu entre l'ancien ministre et Alex Karp, PDG du géant informatique et premier investisseur majeur du projet, constitue un événement sans précédent. Nous ne sommes plus face à un accord classique d'État à État ou de gouvernement à multinationale : il s'agit d'un phénomène nouveau, propre au XXIᵉ siècle, où la puissance ne repose plus sur la verticalité institutionnelle, mais sur l'agilité des réseaux horizontaux.

Cette alliance inédite fait directement écho à la vision du général Zaloujny (вставити гіперсилку на його статтю в УП) : « La technologie ne saurait être un simple outil de communication ou un vitrine marketing pour marchands d'armes, elle doit constituer le cœur d'une nouvelle doctrine militaire globale ». L'initiative de Fedorov et Karp ne pose-t-elle pas, hors des cadres étatiques traditionnels, les vraies fondations de cette nouvelle doctrine ?

L'engagement de Palantir aux côtés d'une figure aussi innovante que Fedorov témoigne des opportunités offertes par ce nouveau monde. C'est la rencontre de deux visions d'exception, dont l'efficacité s'est déjà illustrée à travers la suprématie technologique militaire de l'Ukraine. Cela pose une question fondamentale : dans cette mondialisation du XXIᵉ siècle, est-il encore possible de retenir ou de s'approprier les cerveaux ?

Il ne s'agit pas du départ de Mykhaïlo Fedorov vers une initiative isolée menée par Palantir, mais de la continuité, du développement et de la formalisation d'une coopération stratégique initiée dès juin 2022. L’initiative appartient tout autant à Palantir qu'à Fedorov lui-même.

La classe créative ukrainienne — dont Fedorov est le représentant le plus illustre — s'investit aujourd'hui pleinement dans le combat pour la victoire de l'Ukraine, sans pour autant se consolider autour des seuls organes de l'État. Nous n'aidons pas un appareil d'État, nous aidons l'Ukraine. Et pour nous, l'Ukraine n'est ni son président, ni son gouvernement : l'Ukraine, c'est notre terre et notre société. C'est une réalité peut-être difficile à saisir, mais cette guerre nous rappelle une leçon essentielle : la véritable force de résistance appartient d'abord aux citoyens.

Rappelons d'ailleurs que Fedorov a été nommé ministre dès le début de la présidence de Zelensky précisément pour sa créativité et sa capacité à contourner les obstacles bureaucratiques de l'État, afin de moderniser le pays à marche forcée.

Une synergie opérationnelle d'égal à égal

Le cas Palantir s'impose ainsi comme l'incarnation d'une synergie opérationnelle d'égal à égal. Depuis le début de la guerre, la relation entre l'entreprise américaine et le leadership technologique ukrainien repose sur un socle de principes et valeurs partagés. Pour Alex Karp comme pour Mykhaïlo Fedorov, le déploiement d'outils algorithmiques et logiciels sur le front ne répond pas seulement à un impératif militaire, mais à un combat civilisationnel : préserver l'ordre démocratique face à l'agression des régimes despotiques.

Cette dynamique met en lumière le fossé structurel qui sépare les structures de défense européennes des réalités de la guerre haute intensité. Il s'agit d'un véritable écart d'agilité opérationnelle. Tandis que l'Ukraine a structuré, à travers des initiatives comme Brave1, l'écosystème DefenseTech le plus réactif et éprouvé au combat, l'Europe continue de privilégier des architectures bureaucratiques lourdes, des calendriers de R&D étalés sur plusieurs années et des crédits dispersés.

Pour un décideur habitué à l'itération logicielle en temps réel sur le front, l'écosystème européen de défense apparaît englué dans des processus d'achats publics incompatibles avec l'urgence technologique.

L'attraction du capital-risque américain illustre la capacité des acteurs américains à capturer l'innovation à sa source (l'expérience du combat réel) pour l'intégrer dans des architectures logicielles globales, là où l'Europe peine à offrir des débouchés industriels à la même échelle.

Selon les principaux experts ukrainiens du secteur de l'IA cette nouvelle entreprise pourrait jeter les bases d'une nouvelle génération de principes d'architecture de défense et de normes d'intégration ouverte. Des standards conçus pour une évolution continue, empêchant ainsi les plateformes actuelles de devenir les impasses technologiques de demain. L'avantage durable ne réside pas dans un système, un modèle ou un drone unique ; il repose sur une architecture capable d'intégrer sans interruption de nouveaux modèles, capteurs, plateformes autonomes et doctrines opérationnelles, sans avoir à refondre l'ensemble de l'écosystème.

L'avantage de Palantir sur les consortiums ou gouvernements européens ne réside pas uniquement dans ses capacités financières, mais dans la nature même de sa culture d'entreprise et de son positionnement :

Facteur

Approche Européenne

Approche Palantir / US Tech

Culture du risque

Bureaucratique, axée sur la conformité (RGPD, commande publique)

Expérimentale, axée sur le déploiement rapide sur le terrain

Accès aux données

Silos nationaux, réticence au partage de souveraineté

Plateformes d'intégration globale (Foundry, AIP) prêtes à l'emploi

Chaîne de décision

Intergouvernementale, validation à plusieurs niveaux

Unilatérale, directe entre dirigeants et décideurs opérationnels

Compréhension du logiciel

Le logiciel est vu comme un composant du matériel (hardware-centric)

Le logiciel est le cœur du système d'armes (software-defined warfare)

Cette dynamique ne fait-elle pas peser un risque majeur sur l'autonomie stratégique européenne ?

Il est utile de convoquer la symbolique qui entoure le nom de Palantir : ces pierres d'alliance d'inspiration tolkienienne qui permettent d'embrasser l'espace et le temps.

Il manque aujourd'hui à l'Europe cette vision de long terme. La réticence à intégrer pleinement l'Ukraine au cœur de l'architecture de sécurité européenne relève d'une erreur de lecture stratégique. Face aux réserves de certaines nations voisines et au rythme pesant des processus décisionnels, l'Ukraine rappelle une urgence simple : pour notre peuple, chaque jour perdu est une question de vie ou de mort.

Engagée dans un combat existentialiste pour sa souveraineté, l'Ukraine s'associe légitimement à ceux qui lui donnent les moyens de préserver son avenir. Le rapprochement avec Palantir n'est que la rencontre de deux excellences. Ce modèle n'a pas vocation à fragiliser l'autonomie européenne, mais à démontrer qu'en temps de crise, la coopération agile doit l'emporter sur le conservatisme institutionnel.

Au-delà des urgences de terrain, l'inaction européenne face à cette dynamique crée un impensé stratégique aux conséquences profondes. Abandonner ce champ à l'initiative exclusive d'un géant technologique américain comporte des menaces directes pour l'autonomie du continent :

  • La captation des RETEX : Le savoir-faire opérationnel ukrainien, forgé au cœur des combats, se retrouve progressivement intégré dans la propriété intellectuelle de Palantir. L'expertise européenne passe ainsi sous la juridiction du droit extraterritorial américain.

  • Le coût de la dépendance : En restant spectatrice, l'Europe s'expose à devoir réimporter à prix fort — via des licences privées — des doctrines et des outils nés sur son propre continent.

  • La marchandisation de la doctrine (Defense-as-a-Service) : La conversion de l'expérience militaire ukrainienne en produit commercial confère à un acteur privé un pouvoir d'orientation majeur sur la conduite des guerres de demain.

Face à ces évolutions, la cécité n'est plus permise. Si des impulsions sont données au plus haut niveau de l'État en France pour faire bouger les lignes et stimuler l'innovation, le conservatisme de certains rouages entrave cette transformation. Dès lors, le continent devra assumer le prix du choix de la lenteur face à la vitesse du monde réel.

Une mutation irréversible des modes de pouvoir

Quelles leçons tirer de cette trajectoire, et pourquoi exige-t-elle notre attention immédiate ?

L'itinéraire de Mykhaïlo Fedorov illustre une mutation irréversible des modes de pouvoir. Si cette dynamique bouscule le conservatisme européen, elle répond aux codes d'une génération de leaders âgés de 35 à 40 ans qui rejette la verticalité administrative. Pour ces acteurs, l'engagement ne relève plus du respect des hiérarchies, mais de la recherche de l'impact et du déploiement d'une vision.

Issu de l'écosystème de l'innovation technologique, Fedorov avance affranchi des normes bureaucratiques d'une époque révolue. Son cap est clair : servir la victoire ukrainienne par une agilité maximale.

Le modèle hybride qu'il développe désormais — mêlant investissement privé et conseil stratégique bilatéral, notamment auprès de l'Italie — formalise une véritable doctrine de contournement des lourdeurs institutionnelles :

  • Inaptitude des cadres traditionnels : Les structures publiques échouent à tenir le rythme d'itération requis par la DefenseTech.

  • Pragmatisme bilatéral : Le partenariat direct avec des gouvernements ciblés évite la paralysie liée au consensus communautaire européen.

  • Financement de rupture : La création d'un fonds de capital-risque dédié au temps de guerre pèse comme un constat lucide : la commande publique classique est dépassée par la vitesse du champ de bataille moderne.

Loin d'être une rupture, ce tournant offre à l'Europe une chance inédite de réinvention.

Il dépasse la simple création d'un nouvel acteur de la Defense Tech : c'est la métamorphose d'une expertise du combat, payée au prix fort, en un pilier de souveraineté partagée. En saisissant cette dynamique, les démocraties européennes se donnent enfin les moyens d'édifier un modèle de défense d'une agilité nouvelle — plus rapide, plus résilient et résolument tourné vers l'avenir.

Plus qu'une initiative industrielle, ce projet incarne une passerelle d'avenir entre l'Ukraine et ses alliés. Il offre l'opportunité d'isoler les hésitations du passé pour transformer l'épreuve du feu en un savoir-faire durable. C'est la promesse d'une Europe qui apprend de l'urgence, renforce ses valeurs et bâtit, aux côtés de l'Ukraine, un bouclier démocratique plus agile et plus sûr.

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