JEAN-NOËL BARRO : « L'obsession coloniale de Vladimir Poutine épuise son peuple »

Dans un entretien accordé à Libération, le ministre des Affaires étrangères analyse les conflits et les menaces actuels, à un moment où l'équilibre diplomatique est ébranlé par la remise en question de l'alliance historique entre l'Europe et les États-Unis.

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Alors que le monde retient son souffle dans l'attente d'éventuelles nouvelles frappes américaines contre l'Iran, le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères a reçu Libération dans son bureau du Quai d'Orsay. Nous avons abordé cette question, ainsi que le cessez-le-feu en Syrie, la situation à Gaza et en Ukraine, et la nécessité pour l'Europe, prise en étau entre la Russie, la Chine et son ancien allié américain, de trouver « une autre voie » et de « s'affirmer comme une grande puissance ».

L'Iran et la sécurité régionale

L'intervention américaine en Iran est-elle imminente ? Les États-Unis ont créé les conditions pour le déclenchement d'une opération militaire contre l'Iran. Parallèlement, ils ont proposé au régime des négociations dont celui-ci doit impérativement se saisir en acceptant des concessions majeures et un changement radical de posture. Il s'agit de l'arrêt du soutien aux groupes armés, de la limitation de l'enrichissement d'uranium et du renoncement aux missiles balistiques. L'Iran doit cesser d'être une menace pour la région et pour nos intérêts de sécurité, et le peuple iranien doit retrouver sa liberté. La violence d'État contre des manifestants pacifiques est un crime de masse qui ne peut rester impuni. C'est pourquoi nous avons décidé de sanctionner 21 personnes et entités responsables de la répression et avons soutenu l'inscription du Corps des Gardiens de la révolution islamique sur la liste européenne des organisations terroristes.

L'Ukraine et l'agression russe

Le président Zelensky s'est exprimé de manière assez virulente au sommet de Davos en janvier ; il a reproché aux Européens de traîner les pieds sur l'aide et d'être toujours à la traîne derrière les États-Unis… Qu'en pensez-vous ?

« Aujourd'hui, 100 % de l'aide financière à l'Ukraine est portée par l'Europe. L'essentiel du renseignement et du soutien militaire provient également d'elle. C'est sous l'impulsion de la France et du Royaume-Uni qu'un travail de planification militaire inédit dans notre histoire récente a été mené, en lien étroit avec le président Zelensky, pour que la paix future, une fois conclue, soit adossée à des garanties solides. L'Ukraine sait qu'elle peut compter sur le soutien indéfectible des Européens. »

Vous n'avez donc pas perçu d'ingratitude dans ce discours ?

« J'ai entendu non pas tant de l'ingratitude que le regret, que je partage, de voir que l'Europe ne monte pas assez vite en puissance, notamment sur ses capacités de défense. Je vous renvoie aux nombreuses déclarations du président Zelensky qui salue systématiquement la position très ferme et la clairvoyance de la France depuis le début de ce conflit. »

Le président des États-Unis affirme avoir convaincu Vladimir Poutine d'accepter un cessez-le-feu. Pourtant, sur le terrain, les attaques continuent ?

Alors que l'Ukraine traverse un hiver extrêmement rude avec des températures atteignant -30 degrés, Vladimir Poutine tente de provoquer une crise humanitaire par des frappes incessantes sur les infrastructures énergétiques. Si les États-Unis ont obtenu que ces bombardements cessent, même temporairement, et si la Russie s'y conforme, c'est évidemment une bonne nouvelle. En tout état de cause, nous ne ménageons pas nos efforts pour répondre à l'urgence énergétique de l'Ukraine. Le vendredi 23 janvier, j'ai réuni les pays du G7 et annoncé l'envoi des cent premiers générateurs électriques. Cinquante autres suivront prochainement et nous mobilisons les entreprises et les collectivités territoriales qui le souhaitent en facilitant l'acheminement de leur aide matérielle sur place.

Près de quatre ans après le début de l'invasion russe en Ukraine, percevez-vous le moindre changement dans la posture du président russe ?

« À ce stade, Vladimir Poutine ne donne aucun signe d'une volonté réelle d'aller vers la paix. La semaine dernière, ses drones ont pour la première fois délibérément visé un train de voyageurs, tuant cinq passagers. Cela porte un nom : c'est un crime de guerre. Il s'ajoute à la liste des viols, des déportations d'enfants, des massacres et des atrocités. Tous ces crimes ne peuvent rester impunis. Quatre ans après son déclenchement, force est de constater que "l'opération spéciale" du Kremlin est un échec catastrophique pour la Russie : 1,25 million de pertes humaines, soit plus que le total des pertes soviétiques et russes depuis 1945 ; mille morts par jour sur le front ; une récession annoncée pour 2026 en Russie. Chaque jour qui passe, l'obsession coloniale de Vladimir Poutine épuise son peuple et discrédite la nation russe, au risque de la projeter dans les marges de l'histoire. Il est temps que Vladimir Poutine renonce à ses prétentions et accepte enfin un cessez-le-feu. »

Le président Macron a évoqué une possible reprise du dialogue avec Vladimir Poutine. Les conditions sont-elles réunies pour reparler avec lui ?

« La France n'a jamais exclu par principe la possibilité d'un dialogue avec la Russie — à condition qu'il se fasse en toute transparence vis-à-vis de l'Ukraine et des partenaires européens, et bien sûr qu'il soit utile. Les Européens, qui sont désormais le principal pilier financier et militaire de l'Ukraine, doivent disposer de leur propre canal de communication pour faire valoir leurs intérêts sans déléguer cette responsabilité à quiconque. »

La France a-t-elle les moyens d'aider réellement l'Ukraine jusqu'à ce que la guerre cesse ?

« S'agissant du soutien financier, sous l'impulsion de la France, l'Union européenne a débloqué un prêt de 90 milliards d'euros pour l'Ukraine, en recourant pour la deuxième fois de son histoire à un emprunt commun. Par ailleurs, en mobilisant ses moyens militaires pour arraisonner et dérouter les pétroliers de la "flotte fantôme" russe, la France a réaffirmé sa volonté d'accentuer la pression sur la Russie et son soutien à la résistance héroïque du peuple ukrainien face à l'envahisseur. »

L'enchaînement des événements de ces dernières semaines — Davos, le Groenland — a montré à quel point les États-Unis ne sont plus l'allié fiable et indéfectible qu'ils étaient. Comment l'Europe peut-elle assurer sa sécurité et son indépendance, prise en étau entre des blocs comme la Russie, la Chine et les États-Unis ?

Jean-Noël Barrot : L'Europe doit dire « non » à toute intimidation et à toute coercition, d'où qu'elles viennent. Pour cela, elle doit accélérer la mise en œuvre d'une idée que nous défendons depuis près de dix ans : celle de l'autonomie stratégique. Cela implique qu'elle doit se renforcer pour ne pas être une proie livrée aux appétits voraces des nouveaux empires. Après le Covid-19, la guerre en Ukraine a montré l'étendue de nos dépendances dans les domaines énergétique, alimentaire et médical — elles ont reflué depuis, mais restent trop importantes. Les prétentions des États-Unis sur le Groenland, territoire européen protégé par l'Otan, ont révélé la dépendance de l'Europe en matière de sécurité. L'Europe doit donc continuer à se réarmer et à s'endurcir pour assumer seule la responsabilité de sa propre sécurité. Parallèlement, en tirant les leçons de ce qui s'est passé ces dernières semaines, la Commission européenne doit dire clairement et fermement qu'elle est prête à actionner tous les instruments à sa disposition, y compris les plus puissants, si des intérêts essentiels de l'Europe, tels que son intégrité territoriale, celle de ses processus électoraux ou son autonomie de décision, devaient être menacés à nouveau à l'avenir.

Sommes-nous à un tournant dans les relations entre l'Europe et les États-Unis ?

Jean-Noël Barrot : Par la clarté de ses messages et son unité, l'Europe a conduit l'administration américaine à revoir sa position sur le Groenland. Je constate que dans de nombreux pays européens, on a pris conscience que l'Europe est bien plus forte que certains ne le croyaient. Le tournant qu'elle doit prendre est celui de s'affirmer comme une grande puissance capable de décourager toute atteinte à ses intérêts.

Pouvez-vous commenter les récents événements à Minneapolis, aux États-Unis ?

Jean-Noël Barrot : Mon rôle est de contrer les ingérences étrangères en France, ce que le Quai d'Orsay fait quotidiennement grâce au compte X « French Response » et à la transformation interne que j'ai initiée. Mon rôle n'est pas de m'ingérer dans les affaires des autres. Mais comme beaucoup de Français, j'ai été profondément choqué par les images terribles qui nous parviennent de Minneapolis. La brutalité des méthodes employées est incompatible avec la conception française de l'État de droit. Dans ce contexte, ma priorité est la sécurité de nos compatriotes sur place.

Savez-vous si des Français figurent parmi les personnes détenues par l'ICE (Services d'immigration) aux États-Unis ?

Jean-Noël Barrot : À ce jour, nous avons connaissance d'une vingtaine de ressortissants français en situation irrégulière aux États-Unis. Nous veillons au respect de leurs droits et, le cas échéant, nous facilitons leur retour en France.

La France a refusé de participer au « Board of Peace » (Conseil de la Paix) de Donald Trump. Pourquoi ?

Jean-Noël Barrot : Nous n'avons pas signé la charte du « Board of Peace » car elle semble, à ce stade, entrer en concurrence avec la charte des Nations Unies. Cela étant dit, nous soutenons le plan de paix et saluons positivement les résultats qu'il produit. Si la situation à Gaza reste complexe, le cessez-le-feu en vigueur est une avancée majeure. Il doit être respecté par toutes les parties. Le retour de la dépouille du dernier otage israélien est un immense soulagement. L'ouverture du point de passage de Rafah [avec l'Égypte] ce dimanche est une bonne nouvelle qui doit permettre, notamment, aux 400 tonnes d'aide humanitaire que nous avons envoyées il y a huit jours de parvenir aux populations auxquelles elles sont destinées. Le comité palestinien est formé. Il doit désormais assumer la gestion de Gaza et le désarmement du Hamas. Rien de tout cela n'aurait été possible sans la mobilisation de la France tout au long de l'année écoulée, qui a conduit à l'adoption par les Nations Unies de la Déclaration de New York et à la reconnaissance de l'État de Palestine. Notre objectif reste inchangé : la solution à deux États, Israël et la Palestine, vivant côte à côte en paix et en sécurité.

Un accord de cessez-le-feu a été signé jeudi soir en Syrie entre le gouvernement et les Forces démocratiques syriennes (kurdes). Pensez-vous qu'il tiendra ?

Jean-Noël Barrot : La France n'abandonne pas ses frères et sœurs d'armes. Lorsque nous avons constaté qu'une escalade dangereuse menaçait à la fois nos partenaires kurdes, la stabilité de la Syrie et nos intérêts de sécurité, nous nous sommes mobilisés à tous les niveaux. Le président de la République s'est impliqué personnellement. L'accord qui a été trouvé donne aux Kurdes des garanties sécuritaires et politiques et reconnaît leur identité au sein d'une nation syrienne unie. Il doit aussi permettre de contenir toute résurgence de Daech. Il doit maintenant être mis en œuvre. C'est pourquoi je me rendrai dans la région à la fin de la semaine prochaine.

Envisagez-vous le rapatriement des femmes et des enfants français retenus au camp de Roj ?

Jean-Noël Barrot : La lutte contre Daech est et restera notre priorité absolue. Nous suivons de très près la situation sur le terrain. L'accord qui vient d'être trouvé permet de sécuriser les prisons dans lesquelles sont détenus les terroristes de Daech. S'agissant des ressortissants français, notre position est constante : les adultes doivent être jugés là où leurs crimes ont été commis. Les enfants n'étant pas responsables des fautes de leurs parents, nous les avons rapatriés partout où cela était possible.

La France n'a pas signé l'accord avec le Mercosur dans un moment difficile. Cette décision ne l'isole-t-elle pas en Europe ?

Jean-Noël Barrot : La France a parfois le courage de dire « non », et souvent l'histoire lui donne raison. Si la France est écoutée aujourd'hui en Europe, c'est parce que, bien avant tout le monde, elle a appelé à une Europe indépendante, qui s'affranchit de ses dépendances et s'affirme comme une grande puissance démocratique et souveraine, plutôt que de risquer de devenir un continent-musée vieillissant et vassalisé. Dans le cas du Mercosur, difficile de parler d'isolement quand la France a été suivie par d'autres pays et quand on voit que le Parlement européen nourrit, lui aussi, manifestement des inquiétudes sur cet accord.

Certes, mais l'Union européenne, France incluse, vient aussi de signer un vaste accord commercial avec l'Inde. N'est-ce pas contradictoire ?

Jean-Noël Barrot : La souveraineté alimentaire est une dimension essentielle de notre indépendance. C'est pourquoi nous avons fait valoir notre opposition à l'accord avec le Mercosur en l'état. Pour autant, nous ne sommes pas fermés à la conclusion d'accords commerciaux s'ils répondent à l'objectif de souveraineté européenne. C'est le cas de l'accord avec l'Inde.

Donald Trump a récemment copieusement insulté le président de la République, le traitant d'affaibli et de partant. Selon vous, ces mots ont-ils soudé les rangs européens ou au contraire isolé Emmanuel Macron ?

Jean-Noël Barrot : Partout dans le monde, la parole du président de la République, qui a refusé la soumission et le chantage, a été accueillie par l'approbation et l'applaudissement. En France, elle a été accueillie dans une unité nationale assez rare pour être soulignée.

Sur le budget : les coupes dans l'aide au développement sont massives. Pourquoi ?

Jean-Noël Barrot : Le Premier ministre a su trouver les compromis nécessaires pour donner un budget à la France. C'est la condition sine qua non de notre influence à l'étranger. L'aide au développement a été mise à contribution pour parvenir à ce résultat. Je souhaite que ses ressources soient renforcées dès que cela sera à nouveau possible. Contrairement à ce que j'entends trop souvent, l'aide au développement est un puissant levier de promotion des intérêts de la France et des Français.

Comment analysez-vous la récente visite en Chine du Premier ministre britannique Keir Starmer et celle du chancelier allemand Friedrich Merz, qui ont signé des contrats juteux ? La Chine est-elle finalement un partenaire plus stable et fiable que les États-Unis ?

Jean-Noël Barrot : Le défi géopolitique de notre siècle est la tension croissante menant à une possible confrontation entre les États-Unis et la Chine. Dans cette équation, il y a une variable qui peut tout changer, c'est la position de l'Europe qui, sans chercher la confrontation avec l'un ou avec l'autre, peut résister à la brutalisation du monde et tracer un chemin singulier, une troisième voie. Celle de l'indépendance, de la coopération et du multilatéralisme.

Au début de notre entretien, vous parliez de chercher une autre voie et d'autres partenaires. À qui pensiez-vous ?

Jean-Noël Barrot : À l'Inde, par exemple, dont j'ai invité le ministre des Affaires étrangères à être l'invité d'honneur de notre conférence des ambassadeurs et des ambassadrices à Paris début janvier. De l'Asie du Sud-Est à l'Amérique latine, en passant par l'Afrique, une majorité de pays dans le monde attendent que l'Europe se lève et indique le chemin, car ils entendent rester libres.

Document préparé par la Plateforme analytique de communications stratégiques Unis pour l’Ukraine, d'après l'entretien publié le 2 février 2026 dans le journal Libération.

Explications des positions de la France en vidéo

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