Une guerre qui aurait pu se terminer avec des pertes nettement moindres
La tribune de Valery Zaloujny, Ambassadeur d'Ukraine au Royaume-Uni, ancien commandant en chef des Forces armées ukrainiennes.
La guerre russe contre l’Ukraine est devenue la première grande guerre sur le territoire européen sans équivalent depuis la Seconde Guerre mondiale, et elle fait désormais partie intégrante de l'histoire de l'humanité.
C'est une histoire qui ne se résume pas seulement aux événements, aux faits et au nombre de victimes. C'est aussi l'histoire des hommes et des femmes qui en sont les acteurs et qui n'ont pas encore conscience de faire déjà partie de cette histoire — une histoire impitoyable envers les sentiments humains.
Pourtant, cette histoire ne fait aujourd'hui que s'écrire. Elle ne sera relue et analysée que bien plus tard, dans une cinquantaine d'années, lorsque les derniers témoins de ces événements s'en seront eux-mêmes allés dans l'histoire, laissant à d'autres le soin de tirer des conclusions avec lucidité pour ne plus jamais répéter les mêmes erreurs. Cela leur permettra d'entrer dans l'histoire par la grande porte, plutôt que d'y basculer par accident. Car ce sont précisément ces erreurs qui ont conduit à cette guerre, qui ont empêché d'y mettre fin à temps et, surtout, dont les conséquences n'ont pas été anticipées.
C'est une guerre qui aurait pu se terminer avec des pertes nettement moindres.
Ce n'est pas seulement une guerre qui a changé beaucoup de choses. Elle a, dans les faits, bouleversé l'essentiel : l'ordre mondial, sous les applaudissements de l'absurdité et de l'aberration. Cet ordre mondial que nos grands-parents avaient bâti au prix de leur sang il y a plus de 80 ans, et que nous, qui appartenions pourtant encore à la génération qui a lu des livres, n'avons pas eu la force de préserver.
C'est une guerre qui, tout comme la Seconde Guerre mondiale, a commencé par la lâcheté de ceux qui n'étaient pas directement massacrés à ce moment-là. Ils estimaient que le mieux était de ne pas provoquer le fauve.
C'est une guerre qui aurait pu se terminer avec des pertes nettement moindres, mais ceux-là mêmes qui craignaient que la bête ne calme pas ses appétits et finisse par s'en prendre à eux ont simplement fait semblant que cela ne franchissait pas leurs lignes rouges. Car l'impératif absolu était d'éviter une guerre nucléaire.
Une guerre qui est finalement devenue le théâtre de la compassion face à l'assassinat quotidien d'une nation tout entière, asphyxiée par sa propre corruption.
Et surtout, c'est une guerre qui s'est livrée aux mains des spécialistes du marketing et des hommes d'affaires qui, par méconnaissance et manque de stratégie, ne font qu'attiser l'incendie pour des profits rapides, se vantant toujours plus des avancées fulgurantes du progrès technique.
Une guerre qui a surpris, car le progrès n'y sert pas à dessiner les contours de sa fin, mais bien à en assurer la prolongation. Parce que pour les uns, il offre la certitude de ne pas être concerné, tandis que pour les autres, il constitue un mode de vie et une source de profit.
Une guerre où la stratégie et les décisions globales ont été reléguées au rang de souvenirs historiques en plein cœur de l'affrontement. Et oui, l'histoire ne le pardonnera pas, car derrière tout cela, ce sont des êtres humains qui se tiennent, et non des machines.
Voilà ce qu'est la guerre actuelle pour l'histoire de l'humanité.
La fin de la Seconde Guerre mondiale a déterminé cette guerre
Cependant, lorsqu'on évoque le progrès comme voie vers la victoire et la fin de la guerre, il convient de se rappeler une chose : l'art militaire possède sa propre science, qui s'est construite historiquement et continue de reposer sur des lois fondamentales, quel que soit le contenu qui alimente TikTok. Il est regrettable que la compréhension de ces réalités, en raison de ce même progrès, devienne le privilège d'un cercle de plus en plus restreint et que nous ne parvenions pas à faire entendre raison à ceux dont la stratégie se résume à la course aux vues sur les réseaux sociaux et au dernier coup d'éclat médiatique.
C'est précisément la fin de la Seconde Guerre mondiale qui a déterminé deux éléments majeurs, lesquels caractériseront également le dénouement de cette guerre qui ne cesse de prendre de l'ampleur.
La fin de la Seconde Guerre mondiale a fixé le lieu et le moment du déclenchement de la guerre suivante, ainsi que les formes et les méthodes par lesquelles elle s'amorcerait. Si le premier aspect ne relève que de la répétition des fautes commises par les politiques et leurs électeurs, le second appartient incontestablement au progrès scientifique et technique, qui ne manque jamais d'exploiter ces erreurs.
Ainsi, l'expansion initiale et la tentative de reconsidérer l'empire russe ont débuté sous la forme d'une guerre ressemblante à bien des égards aux grands affrontements du XXe siècle, fondé sur l'expérience même de la Seconde Guerre mondiale. Il n'y a là rien de surprenant ni d'anormal, si ce n'est qu'il était possible s'y préparer — ne serait-ce que pour l'éviter, fût-ce temporairement.
La roue du progrès s'est enfin remise à tourner
A l'été 2023, alors que les opérations militaires sur le territoire ukrainien prenaient une dimension massive et exigeaient de s'adapter pour survivre sur le champ de bataille, la roue du progrès — immobile depuis près de 80 ans — s'est enfin remise à tourner.
Mes premières réflexions à ce sujet, à l'automne 2023, ont suscité des griefs politiques en Ukraine même, ainsi qu'une incompréhension totale de la part des représentants des anciennes premières armées du monde.
Aujourd'hui, il est devenu politiquement et financièrement avantageux en Ukraine d'abandonner le commerce de la fumée pour se poser en incarnation des hautes technologies. Ceux-là mêmes qui, il y a encore trois ans, accumulaient les reproches à mon encontre affirment désormais que la technologie constitue leur seule décision juste.
Aujourd'hui, chaque salon d'armement ressemble simultanément à une scène de film de science-fiction et à un musée des guerres passées. Pourtant, à l'époque, tout le monde pensait différemment. À l'exception du progrès, qui prenait de la vitesse et attendait l'émergence d'un nouvel empire pour le dompter. Mais les choses ne se sont hélas pas passées ainsi.
Le progrès est aussi devenu accessible à nos ennemis, exactement comme cela s'est produit il y a près d'un siècle — de Verdun et la Somme jusqu'à Robotyne et Bakhmout. Il n'y a rien de déplacé à dresser une telle analogie.
Cette guerre est un acte de violence à l'échelle d'un pays tout entier
En se figeant, le front a donné vie non plus à des horreurs industrielles, mais à des horreurs technologiques. Une fois encore, rien de surprenant ne s'est produit dans l'évolution de l'art militaire. Ce qui demeure étrange, c'est qu'aujourd'hui, tout comme en 2023, exploiter ces lois fondamentales reste politiquement désavantageux chez nous et financièrement impossible pour les anciennes premières armées du monde.
Il en alla de même autrefois pour la cavalerie et les célèbres pantalons rouges des soldats d'une certaine armée avant la Première Guerre mondiale, censés faire face aux fusils à répétition, aux mitrailleuses, à l'artillerie à longue portée et à l'usage de la poudre sans fumée — inventée sur leur propre sol —, puis plus tard aux chars et à l'aviation. Ma génération sait comment tout cela s'est terminé.
Et aujourd'hui déjà, les illusions actuelles de sécurité collective, à l'image de ce soldat d'il y a plus d'un siècle vêtu de sa capote bleu foncé et de son pantalon rouge, continuent d'être perçues, bien qu'elles constituent une cible évidente sur le champ de bataille, comme un symbole et une fierté nationales.
Cette guerre a évidemment modifié les formes et les méthodes de sa conduite, mais elle en a laissé l'essence intacte. C'est un acte de violence, mais une violence exercée désormais à l'échelle d'un pays tout entier.
Une violence qui, comme lors de la Seconde Guerre mondiale, place sur un même plan le soldat d'infanterie incapable de quitter sa tranchée et le nouveau-né à l'autre bout du pays. Car tous deux sont dans la ligne de mire permanente de celui qui cherche à les tuer.
Telle est la technologie de la guerre aujourd'hui : elle transforme un pays entier en un vaste brasier qui n'épargne personne, ni le combattant dans son abri, ni le civil paisible dans un supermarché. Tout reste comme avant, mais le processus de bombardement est devenu différent, plus efficace et, par conséquent, infiniment plus cruel.
Ceux qui redéploient des chars et de l'artillerie au plus près d'une zone de crise en ont-ils conscience ? Probalement pas. Le pantalon rouge n'a décidément rien enseigné.
Ceux qui ne jurent que par les drones font une erreur de retard
Ce n'est déjà plus une guerre de drones. Ceux qui ne jurent que par les drones font une erreur de retard d'au moins trois ans. Les drones seuls n'existent plus en tant que tels. Ils se sont transformés pour s'intégrer aux catégories d'armements traditionnelles, tout en réduisant les coûts, en augmentant la disponibilité et en démultipliant l'efficacité.
Il convient de considérer qu'en 2026, nous affrontons une guerre des technologies, mais pas seulement. C'est aussi une guerre de stratégies et de doctrines qui évoluent sans cesse sous la pression du progrès. Dès lors, ce serait une lourde erreur de se focaliser sur des technologies isolées et sur leur promotion médiatique comme de simples armes venant compléter une stratégie soviétique, exigeant — cela va de soi — des exécuteurs formés à l'école soviétique. Une arme qu'il faudrait produire à toute vitesse et vendre au meilleur prix, voire idéalement utiliser pour libérer un pan de territoire, quel qu'il soit.
C'est précisément cette volonté de désoccuper des territoires et de les tenir par des méthodes et des stratégies d'inspiration soviétique — fût-ce avec un armement moderne — qui a conduit la mobilisation dans une impasse. La mobilisation n'offrait qu'une seule chance, que de moins en moins de candidats étaient disposes à saisir. Car nous ne pouvons supporter une guerre de machines face à un géant étatique hérité de l'Union soviétique, où l'on transforme littéralement les hommes en chair à canon pour les opposer à de véritables machines. Ce maudit marketing qui tue.
La seule démarche valide pour refondre la mobilisation
En effet, tout en reconnaissant les technologies comme de nouvelles armes, il est impératif de garder à l'esprit les lois fondamentales de l'art militaire et de concevoir, sur cette base, de nouvelles formes et méthodes d'engagement. Ce n'est qu'ensuite qu'il convient d'opérer des réformes structurelles au sein des Forces armées adaptées à ces nouveaux usages. C'est précisément à cette jonction que se situe la mobilisation : elle doit être pensée comme le volet d'une stratégie novatrice reposant sur un armement moderne et des doctrines d'emploi entièrement affranchies du modèle soviétique.
C'est la seule démarche valide pour refondre la mobilisation et, surtout, pour exercer une pression systémique et asseoir une supériorité sur l'adversaire. Bien entendu, cela exige du temps. Ces transformations sont strictly irréversibles et touchent la conduite de la guerre à tous les échelons — tactique, opérationnel, stratégique — tout comme la restructuration du complexe militaro-industriel.
La vision stratégique de la victoire future
Il est logique que tout cela mène inévitablement à l'émergence d'un mot qui paraît aujourd'hui étrange à certains : la doctrine. C'est elle, la doctrine, qui constitue le socle d'une influence systémique sur l'adversaire et façonne la vision stratégique de la victoire future. Chez qui observons-nous aujourd'hui cette influence systémique et qui se rapproche le plus de sa propre victoire ? La question reste politiquement correcte et ouverte. Cependant, en Ukraine, l'ampleur, la régularité des frappes et la durée des alertes aériennes permettent d'y répondre assez clairement. Et la stabilisation apparente du front ne saurait rassurer ceux qui ne l'observent qu'à l'échelle de leurs zones d'opération.
Il est regrettable que beaucoup ne mesurent pas encore (ou refusent de mesurer) la portée de ces mutations. Mais cela ne pourra en aucun cas enrayer le progrès scientifique et technique ni l'évolution de l'art militaire.
Les anciennes règles ne fonctionnent plus. La guerre russe contre l’Ukraine le prouve chaque jour, et tout nouveau conflit majeur émergeant sur fond de recomposition de l'ancien ordre mondial le démontrera tout aussi inévitablement.
La question de l'adaptation aux nouvelles conditions — telles que l'accroissement du potentiel et de la disponibilité des moyens de destruction, le déploiement des systèmes robotisés et de l'intelligence artificielle, la protection de la logistique et des ports, des communications efficaces et ininterrompues, les technologies spatiales, la dimension numérique de la sécurité, ainsi que la refonte de la formation du personnel face aux exigences et aux défis de la guerre nouvelle — ne relève plus aujourd'hui des seules armées, qui devraient a priori déjà y être préparées. Ce sont des enjeux majeurs pour les gouvernements et les alliances, qui doivent s'unir autour des technologies capables de protéger leur propre avenir.
La guerre moderne exige de nouvelles doctrines
Observer le progrès scientifique et technique fulgurant sans parvenir à élaborer ces doctrines relève d'une telle myopie qu'il sera difficile de se débarrasser des fameux pantalons rouges et d'entrevoir l'avenir. Certains s'imaginent encore pouvoir concevoir aujourd'hui une doctrine véritablement efficace d'emploi des drones et des robots, tandis que d'autres jugent la chose impossible.
Pendant ce temps, la guerre des technologies est déjà engagée et l'Ukraine subit de plein fouet une pression systémique. Celle-ci résulte non seulement de la mise en œuvre de technologies, mais aussi d'une nouvelle approche doctrinale de leur emploi, intégrant la production et la recherche comme composantes indissociables de la stratégie. C'est précisément cela qui donne à la Russie la possibilité, par l'intermédiaire de médiateurs bien connus, de nous imposer des ultimatums.
Cette dynamique vise délibérément à provoquer toute une série de crises. Bien que cela fasse encore sourire certains dans un pays en guerre, la majorité n'a pas besoin qu'on lui explique de quelles crises il s'agit. Rappelons qu'une guerre d'usure ne se limite pas aux batailles : elle provoque des ruptures sociétales. La question essentielle est de savoir qui les causera le premier.
Si cela tombe sous le sens, pourquoi les lois de la guerre s'effacent-elles à nouveau devant les prédictions, et la stratégie devant le marketing ? Parce que capturer des tendances générales pour formuler des prévisions approximatives est précisément ce dont raffole le marketing de coulisses : vite et fort. Mais cela exerce-t-il une pression systémique sur la Russie, ou cela accroît-il la pression systémique de la Russie sur nous ? La question reste pour l'heure sans réponse, bien que les clefs de compréhension soient plus que manifestes.
Pour sortir d’une situation en toute point prévisible
Dès lors, pour sortir d’une situation en toute point prévisible, il est impératif d'élaborer et de mettre en œuvre une réponse systémique à la pression russe. Cette réponse globale doit reposer sur la construction d'une stratégie où la co-production et le déploiement de nouvelles solutions technologiques constituent des étapes structurantes, destinées aussi bien à assurer notre défense qu'à entraver la capacité de la Russie à poursuivre la guerre.
À cette fin, la quête d'alliances technologiques et de ressources capables de soutenir cette production — tout en répondant aux besoins de défense propres de nos partenaires — demeure d'une actualité brûlante. Cet appareil productif doit être integrated de manière doctrinale au cœur d'une stratégie de victoire : il ne s'agit pas d'y fabriquer une arme miracle isolée, mais de façonner l'ensemble du nouvel arsenal nécessaire, y compris à usage civil, en phase avec les exigences du progrès.
L'Ukraine et la Russie sont devenues des terrains d'essai en temps réel. L'analyse et la compréhension de cette nouvelle logique de la guerre doivent ainsi servir non seulement à concevoir de nouvelles doctrines, tactiques et stratégies, mais avant tout à offrir une vision claire des moyens de préserver la paix et la sécurité des peuples, tant que nous, Ukrainiens, en payons le prix de notre propre sang.
Valery Zaloujny,
Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire d'Ukraine auprès du Royaume-Uni
Source : Ukrainska Pavda