« Mépris, show et indifférence » : les coulisses sombres de la gestion de la guerre en Ukraine par Donald Trump

Les journalistes du New York Times lèvent le voile sur le contenue des accords d’Anchorage de 2025. Entre calculs mercantiles, indifférence géopolitique et marginalisation des diplomates de carrière, les révélations confirment les pires craintes de Kyiv.

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Un nouvel ouvrage choc écrit par les journalistes du New York Times, Maggie Haberman et Jonathan Swan, lève le voile sur les réalités de l'administration Trump face à l'invasion russe. Entre calculs mercantiles, indifférence géopolitique et marginalisation des diplomates de carrière, les révélations confirment les pires craintes de Kyiv.

Livre « Changement de régime dans la présidence impériale de Donald Trump » s'appuyai sur des centaines de témoignages d'officiels et des transcriptions fuyant d'une administration qualifiée de « passoire ». Cet ouvrage met en lumière le traitement désinvolte, voire méprisant, de la guerre en Ukraine par l'actuel président américain.

La formule « 3+2 » ou la capitulation programmée

Le livre confirme l'existence d'une stratégie de pression sur Kyiv. Derrière les slogans de campagne, la formule poussée par Trump consistait d'abord à forcer l'Ukraine à céder officiellement les régions de Louhansk, Donetsk et la Crimée, avant d'y ajouter, dans un second temps, Kherson et Zaporijjia.

Cette approche s'alignait parfaitement sur la doctrine du vice-président JD Vance, dont le crédo assumé était qu'il « n'en avait absolument rien à faire de ce qui arriverait à l'Ukraine » . Pour Donald Trump, la guerre n'a jamais été un sujet sérieux à traiter avec gravité, mais plutôt un problème à régler « en 24 heures » par des deals transactionnels.

Poutine a fait fuiter les vraies promesses de Trump !

Iouri Ouchakov, l'assistant de Poutine a déclaré que Moscou ne s'attendait plus à l'exécution des accords d'Anchorage. De plus, il s'est exprimé de manière plus large, en révélant et en laissant entendre ce que cela signifiait concrètement.

Dans une interview accordée au média russe Vesti, Iouri Ouchakov a également affirmé que l'une des parties s'était révélée non prête à remplir les accords qui avaient été conclus à Anchorage. Ensuite, il est allé encore plus loin en déclarant que, selon lui, l'assistant du dictateur moscovite estime qu'il faut désormais observer la ligne de front et les événements qui s'y déroulent, plutôt que d'attendre la mise en œuvre des accords d'Anchorage.

Il est évident qu'au stade actuel, les relations entre Moscou et Washington ont atteint un point critique : soit Steve Witkoff et Jared Kushner se rendront à Moscou et les événements dans «l'esprit d'Anchorage » continueront de se développer, soit ils ne s'y rendront pas de sitôt et une pause sera observée dans la réalisation et l'exécution de ces accords. En revanche, si Witkoff et Kushner se rendent à Kyiv, on pourra définitivement oublier l'esprit d'Anchorage.

Quel signal Iouri Ouchakov envoie-t-il à Washington par cette phrase affirmant que la Russie ne s'oriente plus vers les accords d'Anchorage mais suit la situation sur la ligne de front ?

La situation sur la ligne de front

En ce qui concerne cette fameuse ligne de front, nous comprenons bien la situation : sur deux positions, les troupes russes continuent de faire pression.

L'axe de Pokrovsk (secteur d'Avdiivka/Ocheretyne) : C'est la zone où la pression russe est la plus lourde et constante, avec des tentatives répétées de percer les lignes ukrainiennes pour atteindre ce nœud logistique clé du Donbass.

L'axe de Chasiv Yar (secteur de Bakhmout) : Une autre position critique où les forces russes poussent sans relâche pour s'emparer des hauteurs stratégiques afin de menacer directement l'agglomération de Kramatorsk-Sloviansk.

Sur le reste des secteurs du front, on observe un calme relatif, ou bien c'est l'Ukraine qui récupère et restaure progressivement ses positions.

À l'heure actuelle, il est déjà évident que la Crimée est bloquée. Les files d'attente sur le pont de Kertch atteignent jusqu'à un millier de voitures. Les Russes fuient discrètement la Crimée. De plus, ils cherchent un logement et du travail, sinon dans la région de Krasnodar, du moins en retournant carrément jusqu'à Moscou ou Saint-Pétersbourg.

La situation en Biélorussie n'est pas meilleure. Au départ, le président ukrainien avait donné 24 heures au dictateur Loukachenko, mais maintenant il a déclaré que d'ici une semaine, l'Ukraine éliminerait les relais et les antennes stationnaires et mobiles par lesquels l'ennemi effectue le ciblage — c'est-à-dire l'assistance et la correction des trajectoires de vol — des missiles, drones et autres moyens d'attaque que l'ennemi dirige vers le territoire ukrainien.

C'est-à-dire qu'il est déjà clair et compris que des têtes de pont comme la Crimée et la Biélorussie passent peu à peu sous le contrôle de feu de l'Ukraine. De la même manière, l'autoroute «Novorossia », c'est-à-dire la route terrestre menant à la Crimée, est coupée. Cela crée des avantages notables dans l'initiative tactique et stratégique de l'Ukraine.

Dans une telle situation, qu'est-ce que Iouri Ouchakov a réellement en tête ?

Révélons enfin ce qui se cache derrière ce concept d'«esprit d'Anchorage».

Dans les éléments du livre de Haberman et Swan, il y a un passage où les auteurs racontent comment, après la première visite de Steve Witkoff à Moscou et suite à une longue discussion, ce dernier a rapporté de Moscou un petit croquis sur papier affichant deux chiffres : « 3 + 2 », accompagné de la signature de Poutine.

Qu'est-ce que ce « 3 + 2 », et quand Poutine a-t-il écrit cela sur ce bout de papier ? Il l'a montré et déposé directement devant Witkoff. Witkoff a demandé des explications, ce à quoi Poutine a répondu : « Trois, c'est Louhansk, Donetsk et la Crimée. Deux, c'est Zaporijjia et Kherson ». En fixant cet objectif à Witkoff, Poutine a ajouté : « C'est notre plan : soit nous prenons le contrôle de ces cinq régions par des accords diplomatiques, soit nous le ferons par des opérations militaires».

Witkoff a demandé à ce que Poutine appose sa signature sur cette feuille. Poutine a signé. Jusqu'à aujourd'hui, ce papier signé par Poutine et encadré de violet se trouve dans le bureau de Witkoff. C'est proprement cela, l'« esprit d'Anchorage ».

Lors des négociations à Anchorage, la formule « 3 + 2 » a été très souvent utilisée par le dictateur moscovite, ainsi que par la partie américaine. L'essence de ces accords résidait dans le fait que Trump devait faire pression sur l'Ukraine pour qu'elle accepte de capituler et de céder ses territoires selon cette formule : « 3 » signifiant les régions de Louhansk, Donetsk et le territoire de la République autonome de Crimée ; et « + 2 » signifiant soit la prise de contrôle partielle des zones alors occupées des régions de Kherson et Zaporijjia, soit la totalité des territoires de ces deux régions. Toutes les discussions concernant les autres sujets n'étaient, dans ce cas, que des éléments secondaires.

La fermeté de la position des Forces armées de l'Ukraine et la détermination de la société ukrainienne ont donné les arguments nécessaires aux dirigeants politiques et militaires pour adopter une ligne inflexible en février 2025, ainsi que durant la période post-Anchorage. Ce n'est pas un hasard si, après Anchorage, les dirigeants européens se sont précipités à Washington : ils savaient déjà que Trump avait donné son accord pour la mise en œuvre de cette formule «3+2».

En tirant une conclusion de nos réflexions sur ce sujet, nous disions à l'époque que tout dépendrait de la position adoptée par l'Ukraine. L'Ukraine a tenu bon. Elle n'a permis ni à Trump ni au dictateur moscovite d'atteindre leur objectif. Dans cette situation, il convient de remercier les dirigeants européens qui s'étaient alors rassemblés et rendus à Washington.

De la même manière, récemment à Évian en France, le G7 a fait preuve d'une grande clarté face aux idées masochistes, complaisantes et capitulardes de Donald Trump. Il n'était pas si difficile de prévoir que, s'étant embourbé dans une impasse au Moyen-Orient, Donald Trump chercherait un succès ailleurs ; c'est pourquoi leur position est restée très ferme.

Cependant, comme nous le voyons, Trump a décidé de briser également ces accords. À peine rentré chez lui, il a déjà posé des mines. Ces mines ont commencé à exploser, d'abord dans les relations entre Giorgia Meloni, la présidente du Conseil des ministres de la République d'Italie, et les États-Unis. Ce n'est pas une coïncidence si le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a déclaré qu'il ne s'agissait pas simplement d'un pas vers la détérioration des relations entre les États-Unis et l'Italie ou d'une dégradation des relations personnelles entre Donald Trump et Giorgia Meloni, mais bien d'une tentative de gâcher les relations entre les États-Unis et l'Europe entière. Tout indique que c'est le cas.

Par conséquent, selon la manière dont se définira actuellement le calendrier des déplacements de Steve Witkoff et de Jared Kushner, on pourra prédire précisément comment la position de Donald Trump évoluera. Mais honnêtement, dans la situation actuelle, sa position n'intéresse plus grand monde.

Les Européens l'ont dit très clairement à Donald Trump le 15 juin au soir lors d'un dîner : s'il a l'intention de travailler avec l'Europe, de la consulter et de prendre des décisions conjointes, l'Europe est prête à collaborer. Si ce n'est pas le cas, l'Europe gérera seule la tâche d'aider l'Ukraine et de remettre les idées en place au dictateur moscovite.

Voilà ce qu'est l'« esprit d'Anchorage », et voilà où il aurait pu mener à la fois Trump, l'Ukraine et les Européens. Comme il devient désormais évident, la clarté et la fermeté des positions des Européens et de l'Ukraine ont, par essence, sauvé le continent européen et l'Ukraine de la propagation de la peste poutinienne.

Le plan Kellogg : une monnaie d'échange électorale

Le livre s'attarde longuement sur le rôle du général Keith Kellogg, nommé émissaire pour l'Ukraine après l'élection. Conjointement avec le colonel Fred Fleitz, Kellogg avait élaboré un plan sous la bannière « America First » pour geler la guerre. Ce plan prévoyait un mécanisme de double pression : si Kyiv refusait de négocier, l'aide américaine s'arrêtait ; si Moscou refusait, l'aide à l'Ukraine augmentait. Le front devait être gelé sans reconnaissance formelle des annexions russes, et l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN reportée de 10 ans en échange de garanties de sécurité.

Pourtant Kellogg a rapidement été berné. Sa nomination n'était qu'un renvoi d'ascenseur pour ses services durant la campagne. Lors de la présentation de son plan à Mar-a-Lago, Trump l'a purement et simplement interrompu. Au lieu de discuter stratégie, le président s'est lancé dans des diatribes, qualifiant Volodymyr Zelensky de « destructeur de son pays » et affirmant que l'Ukraine était la nation la plus corrompue au monde. C'est durant cette même réunion que Trump a tenu des propos sexistes, affirmant que la seule chose qu'il appréciait en Ukraine était les femmes en raison de leurs victoires aux concours de Miss Univers.

Quand la diplomatie s'efface devant le business : le trio Witkoff, Kushner et Dmitriev

La mise à l'écart définitive de Keith Kellogg s'explique par un changement de paradigme au sein de la Maison-Blanche : le glissement de la géopolitique vers les affaires financières privées.

Trump a secrètement confié les rênes des discussions à son ami proche et homme d'affaires Steve Witkoff. Ce dernier, rapidement rejoint par Jared Kushner pour superviser les aspects financiers, est entré en contact direct avec Kirill Dmitriev, le chef du Fonds d'investissement direct russe (RDIF) et proche de Vladimir Poutine.

Dmitriev a fait miroiter à l'entourage de Trump des opportunités économiques massives (notamment liées au dégel d'actifs et à la reprise du commerce Washington-Moscou). Pour sécuriser ce canal d'affaires bilatérales, Kellogg — perçu comme un témoin gênant et trop doctrinal — a été totalement évincé des discussions à la demande de Moscou. Même les ressources naturelles de l'Ukraine, comme les terres rares qui devaient servir de garantie de sécurité à long terme, ont été recadrées par Trump comme un simple « remboursement » de la dette ukrainienne envers les États-Unis.

Le cynisme érigé en méthode de validation

Le niveau de complicité transactionnelle entre Trump et Poutine est illustré par un test de confiance mutuel. Si Poutine a testé Trump en exigeant l'éviction de Kellogg, Trump a testé l'influence de Dmitriev et la bonne volonté de Poutine en exigeant la libération immédiate de l'enseignant américain Marc Fogel, emprisonné en Russie. Fogel a été libéré le 12 février sur ordre direct du Kremlin, validant ainsi l'efficacité de ce canal secret et purement mercantile.

Vers une crise institutionnelle ?

L'action de Steve Witkoff et Jared Kushner pose un problème légal majeur : leur mandat d'un an est arrivé à échéance et ils n'ont jamais été confirmés par le Sénat américain, ce qui rend théoriquement leur participation à ces négociations illégitime .

En conclusion, l'analyse de ce livre démontre que le « trumpisme » s'est enfermé dans une logique de profit au détriment de la stabilité mondiale. En traitant une guerre sanglante comme un simple show et un terrain d'ententes financières amorales, cette administration court droit, selon les auteurs, à la catastrophe et potentiellement vers une nouvelle procédure d'impeachment.

Par Oxana Melnychouk, d’après l’analyse de Roman Bezsmertny, homme politique, ambassadeur de l’Ukraine, historien.

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