Pour comprendre la genèse du mythe de « l'Ukraine nazie »

Le mythe du nationalisme ukrainien : l'heure de la vérité historique a sonné.

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Il est temps de parler ouvertement, franchement et sérieusement du mythe du nationalisme ukrainien. L’Histoire devient une arme lorsqu'elle s'appuie sur l'ignorance et sur des jugements superficiels de l'actualité. Pour désarmer cette rhétorique, nous avons besoin de connaissances et du courage intellectuel nécessaire pour plonger en profondeur, afin d'identifier le point de non-retour de nos batailles mémorielles.

Je tiens ici à rappeler la célèbre formule de Marc Bloch, figure éminente de la Résistance française et grand historien, qui disait en substance que l'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé.

Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous devrions presque remercier le président polonais Karol Nawrocki d'avoir ouvert cette boîte de Pandore. Fidèles à leur habitude de rêver et de se projeter vers l'avenir, les Ukrainiens avaient depuis longtemps tourné les pages tragiques de notre passé commun avec la Pologne. Nos propres erreurs nous ont appris que nous n'avons qu'un seul et unique ennemi : il est à l'Est, pas à l'Ouest, et le Kremlin est le seul à tirer profit de notre division. Nous avons même un vieux proverbe qui dit : « Oublions le passé, ne rouvrons pas les vieilles blessures ».

Face aux pages sombres de notre histoire commune avec la Pologne, nous avons toujours appliqué un principe immuable : nous demandons pardon, et nous pardonnons.

Si les Ukrainiens ont gardé le silence sur les ambitions coloniales de la Pologne après la Première Guerre mondiale, ainsi que sur les persécutions et l'ethnocide perpétrés contre notre peuple sous le doux euphémisme de « Pacification », c’était uniquement pour deux raisons : ne pas exposer aux yeux du monde les dérives du nationalisme polonais de l'époque, et préserver l'image de la Pologne moderne au sein de notre grande famille européenne. Nous avons demandé pardon aux Polonais pour avoir résisté aux tentatives de nous détruire, et nous leur pardonnons cette erreur historique, car les Polonais d'aujourd'hui ne peuvent être tenus responsables des actes de leurs ancêtres.

En tant qu'ancienne conseillère auprès des ministres de la Culture de l'Ukraine, j'ai personnellement assisté à de nombreuses cérémonies de pardon mutuel et de réconciliation. Je me souviens pertinemment que chez les Polonais d'aujourd'hui, il n'y avait ni haine ni désir de revanche, mais seulement de la tristesse et du recueillement pour les victimes des deux côtés.

Pourtant, Nawrocki a orchestré ce prétexte uniquement pour attirer l'attention sur sa personne. Il entrera désormais dans l'histoire de l'Europe moderne comme un revanchard, un homme qui a choisi d'exhiber aux yeux du monde les pages les plus sombres de son propre pays, qui auraient pu rester enfouies dans les archives oubliées du passé.

Désormais, les Ukrainiens sont en droit de rétablir la vérité sur la « Pacification » et sur la violation des traités d'alliance. Mais procédons par ordre. Dans cette publication, nous allons analyser une question fondamentale : d'où vient réellement le nationalisme ukrainien, et qui l'a créé ?

Pour comprendre la genèse du mythe de « l'Ukraine nazie », il faut analyser comment les services secrets russes (du KGB soviétique jusqu'au FSB actuel) ont transformé des tragédies historiques bien réelles et des traumatismes partagés — comme la crise polono-ukrainienne — en une arme de subversion de masse.

L'analyse de ce mécanisme comporte trois étapes clés, de point de vu de la géopolitique et de la guerre de l'information :

1. La technique de la « greffe mémorielle » : isoler, amplifier, falsifier

La méthode des services russes n'est jamais de partir de rien, mais d'utiliser des faits historiques complexes pour en altérer totalement la substance.

L'isolement du fait historique :

Pour fabriquer le mythe, Moscou isole délibérément les actions de l'OUN-UPA de leur contexte global (la lutte sur deux fronts contre l'occupation nazie et la terreur soviétique). En occultant le fait que les leaders indépendantistes ukrainiens ont été envoyés dans les camps de concentration nazis dès 1941, la propagande crée un narratif linéaire et simpliste.

Pour comprendre la complexité des relations Ukraine-Pologne au XXe siècle, il faut remonter aux bouleversements qui ont suivi la Première Guerre mondiale. C'est dans les choix géopolitiques de cette époque que réside la clé des tensions qui ont marqué les décennies.

Les faits historiques :

  • Le mirage de l'alliance

En 1920, le leader ukrainien Symon Petlioura (1879-1926), l’Homme d’État et chef militaire, président de la République populaire ukrainienne (UNR) de 1919 à 1920, figure majeure de la révolution ukrainienne (1917-1921), il  incarne la lutte pour l'indépendance et la souveraineté nationale face aux agressions bolchevique et Guard blanche, face à la menace bolchevique il signent une alliance militaire avec le chef de l'État polonais Józef Piłsudski.  Ensemble, les troupes polonaises et ukrainiennes réussissent à libérer Kyiv des bolcheviks lors de la campagne de mai 1920. Cependant, ce front commun sera de courte durée.

  • Le traité de Riga (1921) et l'éviction de l'UNR

Après avoir conclu une alliance militaire en 1920 avec la Pologne (l'accord Petlioura-Piłsudski) pour contrer l'invasion bolchevique, la République populaire ukrainienne (UNR) fut trahie lors des négociations de paix à Riga en 2021. Moscou imposa à la table des négociations sa république fantoche — l'Ukraine soviétique —, écartant définitivement le gouvernement légitime de l'UNR. Cette éviction et l'instrumentalisation d'une entité fantoche locale ont posé les bases d'une méthode de subversion russe bien connue, consistant à nier la souveraineté d'un État pour lui imposer ses conditions par la force. Ce traité de paix séparé, négocié dans le dos de Symon Petlioura, acte le partage des territoires ukrainiens :

L'Ukraine occidentale (la Galicie et la Volhynie) est annexée par la Pologne.

Le reste du territoire ukrainien tombe sous le joug soviétique.

Pour les Ukrainiens, le traité de Riga est vécu comme une véritable trahison des engagements polonais. Privé de territoire і de soutien, Symon Petlioura est contraint à l'exil. Il s'installe finalement en France, à Paris, où il poursuivra son combat politique avant d'y être assassiné en 1926.

  • L’assassinat de Symon Petlioura (Paris, 1926) et naissance de mythe sur l’Ukraine antisémite.

En mai 1926, le chef de l'État ukrainien en exil fut assassiné à Paris par Samuel Schwartzbard, un agent agissant pour le compte des services secrets soviétiques (GPU/NKVD). Pour masquer cette opération politique visant à décapiter le gouvernement ukrainien en exil, Moscou orchestra une vaste campagne de désinformation en collant à leader de l’Ukraine Independent l’étiquette d’antisémite.

Bien que la propagande soviétique ait tenté pendant des décennies de forger à Symon Petlioura une réputation exclusive d'antisémite, les documents historiques ainsi que la structure gouvernementale de la République populaire ukrainienne (UNR) témoignent du contraire.

L'Ukraine est en effet devenue le premier État au monde à ancrer dans sa législation l'autonomie nationale-personnelle pour les minorités et à créer un ministère dédié à cet effet. Initialement, à l'été 1917, cette institution portait le nom de Secrétariat général aux affaires juives (au sein du Secrétariat général de la Rada centrale).

Après la proclamation de l'indépendance de l'UNR en janvier 1918 et l'adoption de la loi sur l'autonomie nationale-personnelle, elle a été rebaptisée Ministère des Affaires juives de l'UNR. En parallèle, le gouvernement comptait également des ministères dédiés aux affaires russes et polonaises.

Lorsque Petlioura est devenu Otaman suprême et le dirigeant de fait du Directoire, l'Ukraine a été submergée par une vague de pogroms sanglants, perpétrés par des détachements militaires désorganisés, des bolcheviques, des gardes blancs ainsi que par de simples bandes armées. Petlioura et son gouvernement ont tenté de s'opposer systématiquement à ce chaos en mobilisant les mécanismes de l'État.

La reconnaissance de la communauté juive au niveau étatique était si profonde que sur les premiers billets de banque de l'UNR (les célèbres 100 karbovantsy de 1917), la mention de la valeur nominale était inscrite dans les quatre langues principales de la République : en ukrainien, en polonais, en russe et en hébreu (en caractères d'imprimerie carrés).

Le tout premier ministre, Moïse Silberfarb, écrira plus tard dans ses mémoires que la création d'un tel ministère et l'adoption de la loi sur l'autonomie constituaient « un acte de la plus haute importance, que le peuple juif n'avait jamais connu tout au long de sa vie en exil ».

L’accusation d’antisémitisme fut délibérément collée à Petlioura, sans aucune preuve de sa responsabilité, dans le but de briser sa réputation internationale et de discréditer durablement la cause de l'indépendance ukrainienne auprès des démocraties occidentales.

  • De la « pacification » à la Résistance ukrainienne

Devenus une minorité nationale sur leur propre terre d'Ukraine occidentale, les Ukrainiens se voient refuser l'autonomie promise par Varsovie. Dans les années 1930, face à la contestation croissante, le gouvernement polonais met en place la politique de « pacification ».

Sous ce terme lissé, il s'agissait d'une répression d'État brutale : fermetures d'écoles et de gymnases ukrainiens, interdiction des associations culturelles et économiques, arrestations de masse de l'élite intellectuelle et destructions d'églises orthodoxes.

C'est précisément en réaction à cette oppression et à l'impossibilité d'une lutte politique légale que le nationalisme ukrainien s'est radicalisé. Pour le public français, il est essentiel de comprendre ce mouvement non pas comme un nationalisme d'expansion ou d'agression, mais comme un mouvement de résistance.

Tout comme la Résistance française s'est levée pour défendre l'existence de la nation contre l'occupant, les résistants ukrainiens se sont battus contre ce qu'ils vivaient légitimement comme une double occupation : polonaise à l'Ouest, puis soviétique et nazie par la suite.

  • La Pacification de l'automne 1930 : la rigueur des faits

Lorsqu'on aborde l'action de la "Pacification" à l'automne 1930, il est primordial de s'appuyer sur des données vérifiées et documentées par les rapports de l'époque, notamment les pétitions officielles adressées par les députés ukrainiens à la Société des Nations (SDN).

Il convient ici d'éclairer une nuance historique essentielle pour le public français : durant cette campagne de l'automne 1930, il n'y a eu ni exécutions de masse immédiates — telles que pratiquées par les nazis ou les bolcheviques —, ni déportations massives vers des camps au cours de ces trois mois (le camp de concentration de Bereza Kartuska n'ayant été créé qu'en 1934). L'État polonais a plutôt orchestré une tactique de terreur physique de masse, caractérisée par des passages à tabac systématiques, des pogroms et une politique de ruine économique délibérée.

  • Les chiffres de la "pacification" de 1930 parlent d'eux-mêmes.

En quelques mois, l'armée et la police polonaises ont mené des expéditions punitives dans plus de 450 villages ukrainiens. Plus de 1 700 personnes ont été arrêtées, dont des députés, des prêtres et des intellectuels. Près de 1 400 Ukrainiens ont été sauvagement battus, et le climat de terreur a touché environ 20 000 citoyens.

Sur le plan culturel, ce fut un véritable ethnocide institutionnel : les prestigieux lycées ukrainiens de Ternopil, Rohatyn et Drohobych ont été fermés. À la fin de l'année 1930, des milliers des établissements scolaires ukrainiens il ne restait plus que 4 écoles publiques en langue ukrainienne dans toute la Galicie. Quelques années plus tard, en 1934, Varsovie ouvrira le camp de concentration de Bereza Kartuska, où des milliers de résistants ukrainiens seront internés sans procès. En 1938, cette politique culminera avec la destruction par le feu ou la démolition de 189 églises orthodoxes ukrainiennes de la région de Kholm.

Ces chiffres, bien que rigoureux et factuels, n’en restent pas moins effroyables. Ils coupent court à tout débat sur un prétendu "radicalisme infondé" du mouvement de résistance ukrainien. Ils démontrent de manière irréfutable que les Ukrainiens ne faisaient que défendre leur droit le plus fondamental : celui d’exister, tout simplement, sur leur propre terre.

  • Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN)

Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) est un mouvement politique né en 1929, dont l'objectif ultime était de conquérir l'indépendance de l'Ukraine. Loin d'être apparu dans un vide politique, ce nationalisme s'est forgé comme une réponse directe et viscérale à l'oppression subie par le peuple ukrainien de la part des autorités polonais.

Il a été le contre-choc de la politique de « Pacification ».

L'OUN est ainsi devenue le produit de cette brutale domination coloniale.

Il est plus juste d’analyser le nationalisme ukrainien non pas à travers le prisme du nationalisme

impérialiste, mais comme un mouvement de résistance. Tout comme la Résistance française

s'est levée contre l'occupant allemand pour défendre l'existence même de la nation, les

résistants ukrainiens se sont battus pour libérer leur terre d'une domination étrangère.

Jusqu’à récemment, l’Ukraine et la Pologne semblaient avoir surmonté leurs traumatismes historiques pour faire face à un ennemi commun. Pourtant, la récente crise diplomatique autour de l'ordre honorifique — retiré par le président polonais au président ukrainien à la suite de l'attribution du nom de l'UPA à une unité des forces armées ukrainiennes — suscite moins de la surprise qu'une prise de conscience : celle de l'urgence de revisiter les relations complexes entre les deux nations.

  • UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne)

Organisation militaire clandestine (1942-1956) qui a lutté pour l'indépendance de l'Ukraine, combattant à la fois les forces d'occupation nazies et le régime soviétique. Le rôle historique de l'UPA pour l'Ukraine est comparable à celui de la Résistance et de  l’armée de la France Libre du général de Gaulle pour les Français. Autrement dit c’était l’armée de la Resistance ukrainienne.

En 1942, face aux réalités de la guerre, est créée l'UPA, sa structure militaire clandestine. Traqués par la Gestapo nazje dès l'été 1941 (Stepan Bandera, le leader et d’autres principaux dirigeants ayant été déportés dans les camps de concentration), les insurgés de l'UPA ont combattu à la fois l'Allemagne hitlérienne et l'URSS stalinienne, incarnant pour l'Ukraine moderne le symbole du refus absolu de toute domination impériale.

  • L'amplification des traumatismes voisins :

Les services russes ont très tôt compris que les contradictions entre les Ukrainiens et les Polonais était une blessure ouverte difficile à cicatriser. En finançant et en alimentant des publications, des cercles académiques ou des mouvements radicaux des deux côtés, Moscou maintient cette plaie artificielle sous infection pour empêcher tout rapprochement stratégique entre Varsovie et Kyïv.

  • La tragédie de Volynie

La tragédie de Volhynie désigne les massacres ethniques réciproques, suivis de représailles polonaises contre les civils ukrainiens, qui ont fait des dizaines de milliers de morts entre 1943 et 1944 dans cette région alors occupée par l'Allemagne nazie. Sommet sanglant du conflit mémoriel et territorial entre la Pologne et l'Ukraine, cet événement a d'abord été instrumentalisé par les autorités soviétiques pour empêcher tout rapprochement stratégique entre Varsovie et Kyiv. Aujourd'hui encore, l'extrême droite polonaise continue d'appuyer sur cette blessure historique à des fins purement politiciennes.

En Union soviétique, tous les recherches sur la tragédie de Volynie étaient strictement interdites. En revanche les Polonais disposaient dès cette époque de la possibilité de rassembler des témoignages et des faits sur la tragédie. Au cours des années 1950-1951, les autorités soviétiques leur ont partiellement ouvert l'accès aux dossiers pénaux relatifs aux assassinats de citoyens de nationalité polonaise commis sous le régime soviétique. Les Ukrainiens qui défendaient leurs villages ou participaient aux attaques étaient alors soit fusillés, soit emprisonnés par le pouvoir soviétique. Parallèlement, les Polonais étaient autorisés à procéder à des exhumations et à aménager des sépultures. Certes, par la suite, ces tombes ont été rasées, les églises catholiques détruites et les cimetières labourés. Dès cette époque, les Soviétiques commençaient déjà à effacer méthodiquement la mémoire de la tragédie.

C’est pourquoi l’unique issue pour s'extraire de ce piège mémoriel, orchestré et manipulé par une tierce puissance — l’URSS —, résiderait probablement dans la mise en œuvre d'un processus de qualification juridique de ces événements. En attendant qu'une telle justice soit rendue, attachons-nous, à tout le moins, à rétablir la chronologie des faits.

Une synthèse de la perception polonaise quant au rôle de l'UPA dans cette tragédie :

Les historiens polonais et occidentaux s'accordent aujourd'hui sur la supposition que l'UPA a joué le rôle d'organisateur et d'exécuteur principal des massacres de la population civile polonaise en Volhynie à partir du printemps 1943.

  • Une décision commandée : selon la version polonaise, ce nettoyage ethnique n'était pas un simple soulèvement paysan spontané, mais une action planifiée par la branche locale de l'OUN-B (dirigée sur le terrain par Dmytro Klyachkivsky, connu sous le pseudonyme de Klym Savour), en l'absence de Stepan Bandera, alors incarcéré par les nazis au camp de Sachsenhausen.
  • L'objectif stratégique : selon la version polonaise, L'OUN et  l'UPA anticipaient la défaite de l'Allemagne nazie et le retour imminent des Soviétiques. Craignant que la Pologne ne réclame la restitution des frontières d'avant-guerre (qui incluaient la Volhynie et la Galicie orientale), le commandement local de l'UPA a voulu créer un fait accompli démographique en éliminant ou en chassant la population polonaise de ces terres historiquement disputées. Rappelons qu’il s’agit de la vision et interprétation polonaise.

Étant donné que l’URSS a sciemment détruit l’intégralité des sépultures polonaises avant d'ouvrir de manière sélective les archives du NKVD, il ne fait aucun doute qu'il puisse s'agir d'une campagne de falsification de documents, orchestrée pour discréditer l’UPA et l'ensemble du mouvement de résistance anti-soviétique ukrainien.

  • Le paroxysme du 11 juillet 1943 : Connu sous le nom de « Dimanche sanglant », selon les Polonais ce jour marque une attaque coordonnée par l'UPA contre plus de 100 villages polonais simultanément, visant les civils souvent réunis dans les églises.

Les faits réels :

Souvent, lorsqu'il s'agit d'évoquer les responsables de la tragédie, on assiste à des manipulations et à une instrumentalisation de ce sujet à des fins politiques. Ainsi, jusqu'à l'indépendance de l'Ukraine, les populations locales, de concert avec les descendants des victimes, sont restées intimement convaincues de la responsabilité du régime d'occupation nazi  et soviétique dans ces crimes.

Beaucoup considèrent à tort que les massacres se sont produits exclusivement en 1943. En réalité, cette année-là n'en fut que l'apogée, le début des événements datant de 1942 et leur prolongation s'étendant jusqu'en 1944.

Durant cette période, presque chaque village de Volhynie a vu périr tant des Ukrainiens que des Polonais. Selon les régions, les massacres étaient plus massifs ou, à l'inverse, les zones étaient mieux fortifiées. Les données relatives au nombre de victimes divergent fortement, en particulier du côté polonais.

L'Institut polonais de la mémoire nationale (IPN) ainsi que les historiens polonais Władysław et Ewa Siemaszko avancent le chiffre de 100 000 morts, une estimation qui résonne le plus fréquemment dans la sphère officielle. Néanmoins, les sources documentaires n'ont permis de confirmer qu'environ 30 000 victimes. De leur côté, les chercheurs ukrainiens évaluent les pertes polonaises entre 38 000 et 39 000 personnes. Quant au nombre d'Ukrainiens tués, le consensus fait également défaut, bien que les chercheurs nationaux avancent une fourchette située entre 12 000 et 20 000 morts, selon la publication https://www.ukrainer.net/volynska-trahediia/.

L'exagération probable de ces chiffres par les chercheurs polonais découle de divergences fondamentales dans l'interprétation de la tragédie. En Pologne, celle-ci est majoritairement qualifiée de « massacre » (rzeź) ou de « génocide ciblé contre le peuple polonais ». Cette approche englobe des territoires beaucoup plus vastes et comptabilise parfois des décès sans lien direct avec les événements étudiés.

Le contexte de la tragédie : Un engrenage de violences instrumentalisés

La Seconde Guerre mondiale, caractérisée par les occupations soviétique et allemande, les arrestations et les répressions, a constitué un puissant catalyseur pour l'émergence de mouvements clandestins : l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) en Ukraine, et l'Armia Krajowa (AK) en Pologne. Cette Armée de l'intérieur, Fondée le 14 février 1942 par la fusion de plusieurs mouvements clandestins antérieurs (notamment l’Union pour la lutte armée, ZWZ), l'AK était la principale force de résistance armée polonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Structurée comme une véritable armée clandestine, elle opérait sous l'autorité directe du gouvernement polonais en exil à Londres. Son objectif principal était de lutter contre l'occupation nazie et de préparer une insurrection nationale générale (qui culminera avec l'insurrection de Varsovie en 1944), tout en s'opposant à l'intégration de la Pologne dans la sphère d'influence soviétique.

Bien que ces deux mouvements partageassent le même objectif ultime — la préservation de l'indépendance de leurs États nationaux respectifs et la lutte contre les puissances s'y opposant, leurs visions stratégiques divergeaient sur la question territoriale.

Tandis que les Ukrainiens combattaient les régimes d'occupation tout en luttant pour sanctuariser leurs terres occidentales, les insurgés polonais percevaient comme ennemis non seulement l'Allemagne et l'Union soviétique, mais également les Ukrainiens, qu'ils accusaient de revendiquer des territoires considérés par Varsovie comme historiquement polonais. Fondées la même année, en 1942, l'AK et l'UPA incarnent la tragédie de deux légitimités nationales clandestines qui se télescopent. Alors que l'AK luttait pour restaurer les frontières polonaises d'avant-guerre, l'UPA se battait pour arracher la souveraineté sur ces mêmes terres, rendant le conflit mémoriel et territorial inévitable au milieu du chaos de la Seconde Guerre mondiale. Cet enchevêtrement de facteurs antagonistes a jeté les bases d'un affrontement inéluctable entre Polonais et Ukrainiens.

Pour comprendre le rôle de l'UPA, il faut également analyser le terrain sur lequel cette violence a germé, ce qui n'enlève rien à la responsabilité des actes, mais en éclaire le mécanisme :

  • Le passif historique : Les populations ukrainiennes de Volhynie avaient subi durant l'entre-deux-guerres la politique de « Pacification » et de colonisation démographique (les osadnicy) menée par l'État polonais, créant un profond ressentiment.
  • L'effet brutal de la double occupation : La région avait été profondément déstructurée par la terreur soviétique (1939-1941) puis nazie (dès 1941). L'Allemagne nazie, en particulier, a sciemment attisé les haines ethniques, utilisant des policiers auxiliaires ukrainiens contre les Polonais, puis des unités polonaises contre les Ukrainiens pour «diviser et régner ».
  • La double instrumentalisation des conflits mémoriels : l'arme de destruction des résistances (AK - UPA)

L'une de la plus grande tragédie du flanc oriental durant la Seconde Guerre mondiale réside dans le fait que les contradictions ethniques et territoriales entre Ukrainiens et Polonais ont été méthodiquement militarisées par les deux puissances occupantes : l’Allemagne nazie et l’Union soviétique.

Pour Berlin comme pour Moscou, l'objectif était double : affaiblir le potentiel militaire des deux plus grandes armées clandestines de la région (l'AK polonaise et l'UPA ukrainienne) et discréditer moralement leurs aspirations à l'indépendance aux yeux du monde.

Face aux attaques dites de l'UPA, souvent orchestrées par des partisans soviétiques, des unités de l'Armia Krajowa (AK, l'armée de résistance polonaise) et des détachements d'autodéfense polonais ont mené des actions de représailles sanglantes contre les villages ukrainiens, entraînant la région dans une spirale de violence bilatérale.

L'utilisation de l'uniforme militaire de l'UPA par des agents du NKVD, les cris de « Slava Ukrayini ! » (Gloire à l'Ukraine !) poussés par ces agents lors des massacres, ou encore la falsification de documents : ces méthodes de subversion du NKVD sont parfaitement documentées et s'inscrivent dans une longue tradition remontant à l'époque de Trotski. Pour le régime soviétique, le dogme absolu est toujours resté : la fin justifie les moyens.

Rappelons, que NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures) a été  créé sous sa forme principale en 1934, le NKVD était le ministère soviétique fusionnant la police d'État, le système pénitentiaire (le Goulag) et la redoutable police politique (ancêtre directe du KGB). Bras armé de la terreur stalinienne, il était chargé de l'élimination des opposants politiques, des déportations massives et de la répression des mouvements de libération nationale. Durant et après la Seconde Guerre mondiale, ses unités spéciales et ses services de renseignement ont mené des opérations de contre-insurrection à grande échelle en Ukraine occidentale et en Pologne, utilisant massivement l'infiltration, la désinformation et la manipulation mémorielle pour liquider la résistance locale.

2. La construction du mythe de « l'Ukraine nazie » : de Staline à Poutine

La diabolisation de l'Ukraine par le prisme du nazisme est une construction méthodique qui s'est déroulée sur plusieurs décennies :

L'ère soviétique (KGB) : L'assimilation sémantique

Après la Seconde Guerre mondiale, l'URSS doit faire face à une résistance clandestine ukrainienne féroce qui dure jusqu'aux années 1960. Pour disqualifier ce mouvement de libération nationale aux yeux du monde et de la population soviétique, le KGB invente un amalgame sémantique : tout indépendantiste ukrainien est étiqueté comme « Banderovets » (bandériste), terme rendu synonyme de « collaborateur nazi ». L'objectif était de priver le nationalisme ukrainien de toute légitimité morale. En éliminant physiquement les leaders en exil (comme l'assassinat de Bandera à Munich en 1959 par un agent du KGB), Moscou tentait de figer cette narration.

La transition post-soviétique : Le recyclage de la Grande Guerre patriotique

Après 1991, et plus encore après la Révolution Orange (2004) et l'EuroMaïdan (2014), la Russie de Vladimir Poutine réactive ce logiciel. Le Kremlin a fait du culte de la « Grande Guerre patriotique » le ciment de son impérialisme moderne. Dans ce système de pensée, la Russie est ontologiquement « l'entité anti-nazie ». Par inversion logique, quiconque s'oppose à l'influence de Moscou en Europe de l'Est est nécessairement classé comme « nazi ».

3. La « militarisation de la mémoire » contemporaine (Memory Weaponization)

Aujourd'hui, le FSB et le GRU appliquent ces vieux schémas à l'ère numérique à travers des opérations d'influence hybrides très ciblées :

  • La manipulation des réseaux sociaux : Des fermes de trolls russes injectent massivement du contenu mémoriel conflictuel dans l'espace public polonais et ukrainien. Lors des débats sur les exhumations ou les commémorations, les services russes amplifient les discours haineux pour pousser les politiciens locaux à la surenchère électoraliste.
  • Le piège de la « dénazification » : En février 2022, lorsque Poutine annonce vouloir « dénazifier » l'Ukraine, il ne s'adresse pas aux historiens, il active un réflexe pavlovien ancré depuis 80 ans dans la population russe et tente de manipuler l'opinion occidentale. Pour Moscou, le mot « nazi » ne désigne pas une idéologie d'extrême droite, mais l'audace d'un peuple à vouloir affirmer sa souveraineté face à l'Empire.

En résumé, le mythe de « l'Ukraine nazie » n'est pas une simple erreur d'interprétation historique; c'est une construction doctrinale des services secrets russes. En instrumentalisant les pages les plus sombres des relations ukraino-polonaises, Moscou applique la règle d'or de la subversion: diviser le flanc oriental de l'Europe pour empêcher l'émergence d'un bloc Varsovie-Kyïv, qui scellerait définitivement la fin des ambitions impériales russes.

Comment tout cela s'est joué dans les relations entre l'Ukraine et la Pologne? Découvrez-le dans nos prochaines publications:

  • Les relations entre l’Ukraine et la Pologne, une crise à résoudre ensemble
  • Le rôle de l’UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne) dans les massacres de Volhynie (1942-1944).
  • La Pologne a décidé de décorer Volodymyr Zelensky et le peuple ukrainien de l'Ordre de l'Avenir en réponse de crise Nawrocki.

Oxana Melnychuk,

historienne, politoligue ukrainienne,

redactrice en chef de Dossier Ukraine

www.unispourlukraine.org

Une analyse approfondie de la déconstruction des mythes géopolitiques essentiels pour comprendre les basculements historiques de l'Europe, est à découvrir dans le livre d'Oxana Melnychuk Viktorsvit, Ukraine. Kyiv, l'autre berceau de l'Europe.

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