La question de l'origine de la langue ukrainienne compte parmi les thèmes les plus fondamentaux et, en même temps, les plus controversés du discours humaniste national. Durant des siècles, la linguistique et l'histoire ukrainiennes ont dû lutter contre des stéréotypes idéologiques, des mythes impériaux et des constructions politiques. Pour parvenir à une compréhension globale de la genèse du verbe ukrainien, il est nécessaire d'examiner les jalons scientifiques majeurs — de la conception historico-idéologique d'Iryna Farion aux théories de l'autochtonie profonde de Vadym Scherbakhivsky —, tout en mettant en lumière le mécanisme complexe de l'interaction entre le noyau praslave et les substrats préhistoriques ancestraux ainsi que scytho-sarmates.
De l'aube pontique à la langue moderne
La langue n’est pas seulement un instrument de communication quotidienne, c’est aussi la mémoire vivante d’une nation, son code génétique et sacral le plus profond. Les récentes recherches géologiques et ethno-culturologiques témoignent que les racines de l'aire civilisationnelle proto-ukrainienne remontent à des temps immémoriaux, lorsque la communauté indo-européenne primitive se structurait autour du bassin d'eau douce de la mer Noire. À la suite du Grand Déluge du Bosphore, cette vague humaine autochtone a disséminé sa matrice culturelle et linguistique à travers l'ensemble de l'Eurasie.
La conception que nous développons dans cette publication englobe un contexte civilisationnel et géographique considérablement plus vaste, incluant notamment la célèbre hypothèse du Déluge de la mer Noire et son lien avec la dispersion des Indo-Européens.
Les pionniers de cette vaste hypothèse du déluge pontique (Black Sea Deluge Hypothesis) sont les géologues marins de l'Université Columbia, William Ryan et Walter Pitman, qui ont étayé, dans leurs travaux de la fin des années 1990, le scénario d'une rupture du Bosphore. Dans leurs recherches d'artefacts subaquatiques et de colonies englouties, leur théorie a également reçu le soutien actif du célèbre archéologue marin Robert Ballard, celui-là même qui a découvert l'épave du Titanic.
Selon cette hypothèse, les racines de l'aire civilisationnelle européenne plongea dans l'époque où, autour du bassin intérieur d'eau douce de la future mer Noire, se formait la communauté indo-européenne (aryenne) originelle. À la suite de la percée tectonique des eaux à travers le détroit du Bosphore, cette vague humaine autochtone fut contrainte de se disperser, emportant sa matrice culturelle et linguistique à travers les vastes espaces eurasiens.
Conformément à cette reconstruction géologique et historique, durant le dernier maximum glaciaire (approximativement jusqu'en 5600 avant notre ère), la future mer Noire était un immense lac intérieur d'eau douce (connu sous le nom de lac Néoeuxinique), dont le niveau était nettement inférieur à celui de la Méditerranée. Sur les rives fertiles de ce lac prospéraient des cultures néolithiques avancées (en particulier les premières communautés agricoles, proto-civilisations de la « Vieille Europe », auxquelles les historiens associent souvent les phases précoces de la communauté de Trypillia). Les Grecs anciens, quant à eux, désignaient cette époque comme l'Âge d'or, évoquant une contrée florissante, l'Hyperborée, étendue autour de ce lac lointain dans les terres septentrionales d'où souffle le vent Borée.
À la suite de bouleversements tectoniques et de la percée des eaux par le détroit du Bosphore, la Méditerranée submergea cette cuvette, donnant naissance à la mer Noire salée. Cet événement qui a vraisemblablement nourri les mythes universels du Déluge, contraignit des masses considérables de populations locales à une migration massive dans toutes les directions : vers l'Europe, le Caucase, l'isthme danubien et les profondeurs des steppes eurasiennes.
Dans le cadre de cette conception, activement soutenue par nombre de chercheurs contemporains, les ancêtres des Indo-Européens — les Aryens — ne « venaient pas d'un ailleurs lointain », mais se sont forgés précisément ici, dans la région de la mer Noire, de la Dnipro et autour de ce bassin pontique ancestral. Les anciennes tribus aryennes (indo-européennes) ne venaient pas de l'Inde ; bien au contraire, c'est de cette région ponto-caspienne, témoins du grandiose Déluge du Bosphore, qu'elles amorcèrent leur vaste migration à travers l'Eurasie. En essaimant vers l'ouest — en Europe —, et vers l'est — en Iran et en Inde —, ces populations disséminèrent leur langue mère commune, leurs motifs mythologiques et leurs savoir-faire agraires. Les descendants de ce code immémorial devinrent aussi bien les langues européennes occidentales que le sanskrit védique, qui consigna les textes sacrés les plus anciens des Védas.
Le sanskrit constitue le système vivant ou écrit le plus proche de la langue originelle, ayant miraculeusement préservé les racines archaïques les plus reculées, la grammaire et les mythologèmes du tronc commun indo-européen (aryen). Par exemple, la comparaison des mots ukrainiens (maty — mata, « mère » ; brat — bhratar, « frère » ; žyty — džyv, « vivre ») avec le sanskrit frappe précisément par ce code ancestral partagé. C'est précisément dans les Védas — les textes systématiques qui font partie des plus anciens textes de l'humanité, datés approximativement du IIe millénaire avant notre ère —, qu'est consignée la mémoire vivante des origines des peuples anciens et des événements cataclysmiques de cette époque. Ils ont préservé les intrigues mythologiques et la matrice linguistique primaire extraites de cette région pontique lors des grandes migrations.
L'idée même selon laquelle les ancêtres des Indo-Iraniens et des Européens sont issus de la région ponto-caspienne (la fameuse « hypothèse kourgane » de Marija Gimbutas, qui s'accorde harmonieusement avec l'hypothèse du Déluge de la mer Noire) demeure l'une des théories les plus faisant autorité dans la science moderne. Rappelons que Marija Gimbutas (1921–1994) fut une éminente archéologue et anthropologue américaine d'origine lituanienne, mondialement renommée pour ses recherches novatrices sur le Néolithique et l'Âge du bronze en Europe.

Dans un sens géographique et mythologique, les Aryens désignent la communauté indo-européenne initiales et élargie qui peuplait le bassin pontique avant son submersion, tandis que l'ensemble des peuples subséquents de cette zone, y compris les Scythes et les proto-Slaves, s'avèrent les héritiers de cette aire primordiale unique.
Dans le cadre d'une classification linguistique stricte, les savants se voient contraints de désigner des branches linguistiques spécifiques à des stades ultérieurs. À l'époque où les Scythes laissèrent leurs dénominations et anthroponymes, leur idiome avait déjà évolué vers la branche iranienne (plus précisément scythoe-iranienne), tandis que les tribus limitrophes façonneraient le système proprement praslave.
Autrement dit, sur les plans géologique et civilisationnel, nous évoquons une racine continue unique — le bassin de la mer Noire en tant que berceau des Indo-Européens-Aryens —, tandis que sur le plan linguistique, nous étudions la manière dont cette souche unique s'est ramifiée par la suite en diverses branches (iranienne, balte, slave), tout en préservant un lien interne profond et un substrat commun.
Dans cette continuité millénarienne du lignage et de la terre, la steppe boisée et la région de la moyenne Dnipro ukrainiennes sont devenues le foyer d'un développement ininterrompu. Des agriculteurs néolithiques et de la tradition de Trypillia jusqu'au substrat linguistique et culturel des Scythes laboureurs et des Sarmates, le standard linguistique slave universel s'est forgé sur cette sol.
Appréhender la langue comme un code génétique intrinsèque réduit à néant les mythes impériaux sur le caractère « fortuit » ou « tardif » de l'ethnos ukrainien. La langue est la forme d'être d'un peuple qui, à travers les millénaires, a cristallisé en son sein le souffle de la liberté de grand stépe ancestrale, la profondeur du verbe populaire kiïvien et le haut statut des chancelleries princières et hetmaniennes.
PARTIE I.
La déconstruction du mythe de la « berceau commun » et de la « langue vieille-russe »
Iryna Farion, la linguiste ukrainienne, docteure en philologie et professeure à l'Université nationale Ivan-Franko de Lviv, élue au Parlement ukrainien (Verkhovna Rada) a défendu de manière inébranlable dans ses écrits scientifiques, ses cours et ses prises de parole publiques la conception de l'autonomie absolue, de l'originalité et de l'antique genèse de la langue ukrainienne. Ses vues scientifiques et citoyennes relatives aux sources du verbe ukrainien se laissent systématiser en plusieurs thèses fondamentales :
Le leitmotiv central des travaux d'Iryna Farion résidait dans la négation catégorique et sans compromis de la doctrine soviéto-russe postulant l'existence d'une unique « langue vieille-russe» ou d'un « berceau commun » partagé par trois peuples slaves orientaux. Elle analysait cette théorie comme un artefact politico-idéologique forgé par les historiographes impériaux et staliniens afin de légitimer la politique coloniale et d'annihiler la subjectivité de la nation ukrainienne.
Selon les recherches approfondies d'Iryna Farion et de toute une pléade de linguistes ukrainiens et soviétiques de premier plan — parmi lesquels on peut citer des figures majeures telles que le grand philologue et slaviste Oleksandr Potebnia (considéré comme le père de la linguistique ukrainienne et de la philosophie du langage), l'éminent dialectologue et historien de la langue Vsevolod Gantsov, ainsi que d'éminents spécialistes de l'époque soviétique comme Ivan Bilodid (qui a dirigé d'importants travaux collectifs sur l'histoire des langues slaves) et l'étymologiste Oleg Troubachev —, la langue ukrainienne a germé directement et de manière autonome à partir du proto-slave, rejetant ainsi le dogme d'un « monolithe slavo-oriental » unique et tardif,— tout comme l'ensemble des autres langues slaves (polonaise, tchèque, serbe, bulgare).
La genèse ancrée dans le Kyiv princier et le parler des Polanes
Cette affirmation soutienne de manière constante que le système linguistique en vigueur dans la Rus' de Kyiv (notamment dans le Kyiv princier de IX-XIII siècle) s'avérait, par essence, vieil-ukrainien. S'appuyant sur des enquêtes dialectologiques et historiques, elle démontrait que le socle de cette langue résidait dans le parler des Polanes, la tribu slave orientale (à ne pas confondre avec les Polonais) établie dans la région de Kyiv sur la moyenne Dniepr, qui joua un rôle fondateur dans la création de la première entité étatique kiïvienne. Le discours vernaculaire de l'État kiïvien possédait déjà, dès l'époque princière, les traits phonétiques et morphologiques déterminants de l'ukrainien contemporain — à savoir l'alternance vocalique spécifique, le pleni-vocalisme et un fonds lexical propre.
La langue vicinale ou « rus' » (vieil-ukrainienne) des XIVe–XVIIe siècles
La contribution scientifique majeure de tous ces linguistes réside dans la mise en lumière du statut sociétal de la langue écrite et littéraire vieille-ukrainienne des XIVe–XVIIe siècles. Elle démontrait, arguments à l'appui, qu'à cette époque, la langue ukrainienne jouissait d'un plein statut officiel, juridique et hautement sacral, notamment au sein de la chancellerie d'État du Grand-Duché de Lituanie et de Rous’, ainsi qu'à l'ère de l'Hetmanat, état des cosaques. C'est précisément la langue qui constitua, durant cette période, le marqueur primordial de la préservation de l'autonomie et de l'identité des Ukrainiens.
La spécificité de la formation de la langue littéraire moderne
Il est important de souligner que la langue littéraire ukrainienne contemporaine a mûri à la suite d'une synthèse organique de deux grands massifs dialectaux, s'épanouissant sur la base de la région de Kyiv et du dialecte sud-oriental de la Grande Steppe à l'époque cosaque. Simultanément, on faisait observer que sans les événements fatidiques de l'annexion de l'Ukraine par la Moscovie en 1654 et la pression séculaire consécutive exercée par celle-ci, la norme littéraire et écrite des chancelleries princières et celle des cosaques aurait eu toutes les chances de s'imposer comme le standard moderne.
La langue comme code génétique de la nation (l'approche primordialiste)
Sur le plan sociolinguistique, il s’agit de la position selon laquelle la langue, le peuple et son essence nationale ne relèvent point d'une construction politique artificielle ou d'une mode passagère, mais d'un facteur vivant, organique et éternel de l'existence d'une nation sur son sol. La langue n’est point un simple outil de communication ou d'échange d'informations, mais bien le « code génétique de la nation » par excellence, son âme spirituelle et l'unique forme d'expression concevable de l'esprit populaire sur ses terres ethniques.
PARTIE II. La théorie de l'autochtonie et la quête des racines ancestrales : La dimension de Trypillia
Cette conception axait avant tout ses investigations sur les sources textuelles vérifiées et la dialectologie issue de l'époque de la Rus'. Néanmoins, au sein de la pensée humaniste ukrainienne, s'affirme un courant puissant qui s'efforce de retracer la continuité de l'ethnogenèse ukrainienne dès les cultures archaïques les plus reculées — notamment de l'Énéolithique et de la civilisation de Cucuteni-Trypillia.
La théorie de l'autochtonie : Vadym Scherbakhivsky
Éminent historien, archéologue et ethnographe ukrainien, recteur de l'Université libre d'études ukrainiennes à Munich, Vadym Scherbakhivsky (1876–1957) consacra son existence à l'étayage scientifique de la continuité de l'ethnogenèse ukrainienne.
En réfutant les thèses relatives aux migrations tardives, Scherbakhivsky rejetait de manière argumentée les schémas império-soviétiques stipulant une apparition prétendument tardive des Slaves sur la Dnipro au VIe siècle de notre ère. Il plaidait ardemment pour la thèse selon laquelle les ancêtres des Ukrainiens résidaient inopinément et sans discontinuité sur leurs terres depuis l'époque néolithique.
Posant la culture matérielle comme le fruit d'une transmission ininterrompue, le savant comparait l'ornementation, les traditions architecturales (édifices en torchis, habitations), le mode de vie agraire et les particularités ethnographiques du village ukrainien avec les vestiges matériels de Trypillia- Cucuteni (entre 5500 et 2750 av. J.-C. et de l'Âge du bronze (3000 à 1000/800 av. J.-C), y décelant une filiation civilisationnelle directe.

Les recherches linguistiques substantielles
Puisque les Trypilliens n'ont point légué de documents écrits, la linguistique académique classique ne saurait étudier directement leur idiome. Toutefois, les ethnolinguistes examinent ce que l'on nomme le substrat pré-indo-européen et vieil-européen. Il s'agit des toponymes et hydronymes les plus anciens (les dénominations de fleuves tels que le Dnipro, le Bug, la Ros'), ainsi que du lexique agraire et artisanal transmis par la population sédentaire des générations autochtones subséquentes.

L'écriture hiéroglyphique de Trypillia, datée du IVe millénaire avant notre ère et exprimée au moyen de signes et de symboles, possédait une portée davantage de transmission des energie qu'informative pure. Ces symboles transmettaient l'énergie nécessaire à l'harmonie du monde matériel avec le plan spirituel. La pensée humaine d'alors demeurait intimement corrélée aux savoirs cosmiques, transmis par voie télépathique ou par les images. Le basculement vers l'écriture alphabétique marqua une perte de ces savoirs, symbolisant par là même le déclin de cette civilisation.
PARTIE III.
L'univers linguistique scythe et la problématique de la synthèse slavo-«iranienne ».
L'examen de l'autochtonie nous conduit à une problématique fascinante : le monde linguistique de la Scythie et son articulation avec le système langagier ukrainien.
L'attribution linguistique des Scythes et la figure d'Anacharsis

Le consensus académique qualifie la langue scythe de composante de la famille indo-européenne. L'illustration la plus éclatante de la profondeur de la tradition intellectuelle scythique réside dans la figure du philosophe Anacharsis (VIe siècle av. J.-C.) — fils du roi scythe Gnouros, que la Grèce antique compta au nombre des « Sept Sages ». Maîtrisant tant sa langue maternelle scythe que le grec ancien, Anacharsis s'illustra par ses célèbres dialogues avec le législateur athénien Solon. Son esprit frappait les Hellènes par la vivacité de son laconisme, sa logique naturelle et son aversion sans incertitude pour les artifices civilisationnels comme pour l'hypocrisie citadine. C'est précisément cette sagesse laconique scythique, fondée sur l'aspiration à vivre « selon les lois de la Nature et non selon les conventions des hommes », qui devint l'une des sources philosophiques majeures pour l'émergence des écoles antiques ultérieures — notamment le cynisme de Diogène de Sinope et la tradition du stoïcisme. Cet intellectuel scythe démontra ainsi au monde antique que la langue et la pensée de l'autochtonie stépique étaient capables de fixer les repères éthiques et philosophiques les plus élevés de toute la civilisation européenne.
Quelques sentences laconiques d’Anacharsis: « N'est point sage celui qui parle bien, mais celui qui écoute bien », « Le bonheur réside dans la liberté ».
Une question légitime se pose alors : les Scythes disposaient-ils de leurs propres institutions éducatives et de quelle manière ce savoir sacré et philosophique se transmettait-il ? Bien que le mode de vie nomade et semi-nomade ne nous ait pas laissé d'édifices universitaires en pierre, la société scythe possédait un puissant système de transmission orale du savoir par l'intermédiaire des prêtres, des anciens et des rois-sages. Hérodote lui-même évoque Anacharsis dans ses Histoires, témoignant de l'empreinte laissée par ce penseur et de la profondeur de la pensée scythique. Cette présence confirme l'essentiel : le milieu scythe ne relevait aucunement d'une « barbarie stépique », mais possédait une matrice linguistique et spirituelle pleinement mûre. La langue des Scythes ne servait pas seulement d'outil de communication quotidienne ; elle s'affirmait comme le haut vecteur d'un code mythopoétique aryen qui, à travers la tradition orale, les glosses sacrées et l'interaction avec la population agricole autochtone de la steppe boisée, s'est transmis aux générations futures pour devenir l'une des sources inépuisables de la formation du futur espace linguistique slave.
Les Scythes laboureurs et le substrat autochtone

Comme le soulignait déjà Hérodote, la Grande Scythie n'était pas un bloc monolithique : aux côtés des nomades éleveurs coexistaient des Scythes laboureurs, installés dans la zone de la steppe boisée en Ukraine. Issus des cultures locales de l'Âge du bronze, ces laboureurs autochtones sont aujourd'hui reconnus comme les véritables ancêtres des Slaves.
Durant des siècles, un dialogue culturel et linguistique d'une grande intensité s'est déroulé dans cette région entre les composantes slavo-aryennes (ou, selon la nomenclature académique contemporaine, irano-phones). En dépit du fait que le terme « iranien » dérive du sanskrit āriya (pays des Aryens), les marqueurs linguistiques classifiés comme substrat iranien relèvent, dans une perspective profonde, du patrimoine indo-européen et aryen commun. Malgré la décadence historique subie par la notion d'« Aryens » sous les régimes totalitaires du XXe siècle, il importe de restituer à ce terme sa signification sacrée originelle : conformément aux textes védiques, l'«Aryen » ne constitue point une catégorie ethnique étroite, mais une caractérisation spirituelle de l'homme de lumière, dont la tradition mystique est arrimée au culte du soleil et au principe créateur.
Les chercheurs du patrimoine scythe en Ukraine
Viktor Petrov (Domontovytch), éminent savant universaliste, étudia les noms des divinités scythes ainsi que les hydronymes, cherchant à relier les appellations des cours d'eau de la Dnipro aux racines thraces, baltes et praslaves.
L'école archéologique (Borys Mozolevsky, Oleksiy Terenozhkin, Varvara Ilinska) apporta une contribution fondamentale à la mise en lumière de la culture matérielle et spirituelle de la Scythie, en analysant l'ethnogéographie et l'ensemble des noms propres (objets géographiques, fleuves, montagnes, localités) préservés sur un territoire déterminé depuis les époques linguistiques antérieures, bien qu'ensuite assimilés ou modifiés par de nouvelles traditions.
Vassili Abaïev et son Dictionnaire scytho-sarmate : grâce à la reconstitution des gloses scythes conservées dans les textes grecs et à leur confrontation avec les langues iraniennes vivantes (notamment l'ossète), les chercheurs parvinrent à élaborer un corpus étymologique des mots scytho-sarmates, un matériel que les universitaires ukrainiens surent réévaluer de manière critique en en extrayant la composante locale de la steppe boisée.
Les éléments iraniens (arien dans la langue ukrainienne
Les investigations de l'éminent linguiste ukrainien, le professeur Kostiantyn Tyshchenko, de même que les travaux de l'étymologiste Oleg Troubachev, démontrent l'existence d'un substrat iranien (aryen) puissant au sein de l'ukrainien. Néanmoins, il convient de souligner que lorsque les philologues évoquent un substrat iranien en ukrainien, ils font référence à l'héritage scytho-sarmate. Toutefois, dans sa dimension abyssale, cette strate se révèle beaucoup plus ancienne : les parlers iraniens (aryen) de la steppe et le sanskrit sacral des premiers Védas s'avèrent les branches d'un unique tronc aryen commun, lequel a nourri notre matrice linguistique dès les âges les plus reculés.
Phonétique : Le son fricatif vélaire « г » (h), propre à l'ukrainien (par opposition au occlusif « ґ » ou au « г » explosif russe), est considéré comme un legs direct du substrat scytho-sarmate.
Lexique sacral et fondamental : Les notions de Бог / Boh (« Dieu », issu de l'aryen bâga — le dispensateur de biens), de рай / raj (« paradis », bonheur, opulence), de собака / sobaka (« chien »), ватра / vatra (« feu de camp »), штани / shtany (« pantalon »), чари / chary (« charmes, sorcellerie »), кат / kat (« bourreau »), ainsi que les verbes дбати / dbaty (« prendre soin »), бачити / bachyty (« voir »), тривати / tryvaty (« durer »), жвавий / zhvavyy (« vif ») plongent leurs racines dans les antiques contacts praslavo-aryens.
Hydronymes : Les dénominations des fleuves majeurs de l'Ukraine — le Dnipro, le Dniestèr, le Don, le Donets — intègrent la racine iranienne (aryen) ancienne dānu (« eau », « fleuve »).
PARTIE IV. La résolution du paradoxe : Comment s'est forgée la langue slave ?
Débarrassons-nous du mythe selon lequel Cyrille et Méthode auraient "inventé" la langue slave (alors qu'ils ne firent que façonner le vieux-slave littéraire et l'alphabet scripturaire pour la traduction) : d'où puise donc ses origines profondes le monde linguistique slave ?
La réponse à cette interrogation réside dans la dissociation de deux processus : l'un génético-anthropologique, l'autre strictement linguistique.
La continuité biologique et la mutation du code linguistique
Les recherches paléogénétiques et anthropologiques modernes attestent de la continuité biologique et culturelle de la population de la steppe boisée ukrainienne depuis l'Âge du bronze et du fer jusqu'au Moyen Âge slave (de 3200 av. J.-C. à 300 ap. J.-C.), soit sur une période supérieure à trois millénaires. Loin d'avoir disparu ou d'être anéantie par des remplacements de populations, cette matrice autochtone s'est perpétuée à travers un vaste processus de sédimentation linguistique. Les communautés de la steppe boisée, héritières des Scythes laboureurs, ont cristallisé et adopté le standard proto-slave, doté d'une force d'attraction et d'un dynamisme fédérateur supérieurs.
Le creuset proto-slave
La langue slave s'est constituée sous l'effet de l'évolution des dialectes indo-européens (aryen) sur les vastes étendues de l'Europe centrale et orientale (dans l'interfluve de la Vistule, du Prypiat et de la Dnipro)E, cette bande de steppe boisée a abrité des civilisations florissantes comme Zaroubyntsi et Tcherniakhiv, véritables piliers fondateurs de l'émergence du monde slave.

Ses composantes constitutives principales furent :
La strate balto-slave : L'apparentement systémique le plus étroit. L'ukrainien partage encore avec les langues baltes — le lituanien et le letton — le plus grand nombre d'isoglosses lexicales et grammaticales. Le lituanien et le letton sont tenus pour les idiomes les plus archaïques d'Europe, ayant préservé de manière optimale les structures grammaticales indo-européennes originelles, les cas et les désinences. Parmi les langues slaves, l'ukrainien se distingue également par la conservation de nombreuses formes synthétiques fort anciennes (telles que le vocatif ou des types spécifiques de conjugaison) qui se sont simplifiées ou ont disparu dans d'autres langues slaves.
Le substrat scytho-sarmate : Un enrichissement mutuel profond du lexique et de la phonétique fruit d'un voisinage séculaire.
Les influences thraces et celtiques : Une interaction manifeste dans les aires occidentales (Carpates, Danube).
Comme le démontrait Mykhaïlo Hrouchevsky dans son Histoire de l'Ukraine-Rous', les communautés peuplant l'Ukraine dès l'Âge du fer représentent le socle autochtone direct de la nation ukrainienne.
Cette période, s'étendant de l'émergence des Cimmériens et des Scythes sur la scène historique aux IXe–VIIe siècles avant notre ère jusqu'à l'achèvement de l'ère sarmate au IVe siècle de notre ère, représente un millénaire de domination des peuples cimmério-scytho-sarmates dans les steppes, lesquels interagissaient étroitement avec la population agricole autochtone de la steppe boisée pour donner naissance à un substrat culturel et linguistique singulier.
En guise de conclusion

L'histoire de la langue ukrainienne ne relève point d'une fulgurance fortuite ou d'une ramification issue d'un prétendu « berceau commun ». Elle constitue un processus séculaire, ininterrompu, d'un développement autochtone enraciné sur un sol propre.
Après avoir mûri sur les rives du Dnipro moyen et ses régions adjacentes, le noyau linguistique proto-slave s'est nourri des substrats préhistoriques avant d'assimiler les apports phonétiques et lexicaux scythe-sarmates. De la langue de la Kyiv princière à l'ukrainien écrit sous l',Etat de cosaques cette matrice s'est enfin cristallisée, au contact des parlers de la Grande Steppe à l'époque cosaque, en une langue littéraire ukrainienne riche, mélodieuse et pleinement autonome.
Déconstruire le mythe impérial de la "fraternité" linguistique exige de rappeler une vérité historique : si le dialecte populaire du Nord-Est s'est formé sur un fond finno-ougrien, la langue étatique et littéraire de l'Empire russe a été forgée par les élites de l'Académie Mohyla de Kyiv aux XVIIe et XVIIIe siècles. En portant vers le nord leur héritage littéraire millénaire et l'érudition européenne, les intellectuels de Kyiv ont tout simplement fondé la norme intellectuelle de l'Empire. L'Empire renversa l'histoire sens dessus dessous : le « frère aîné », né sur un substrat finno-ougrien, s'efforça par la suite de s'approprier la matrice nourricière.
À suivre.