À la lumière de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février 2022 et des débats actuels sur l’application des sanctions européennes, notamment autour du voilier Shtandart, cette analyse prend une résonance nouvelle. Elle rappelle combien les choix économiques, industriels, culturels ou symboliques faits à l’égard du régime russe ont toujours comporté une dimension stratégique.
L'article initial est consultable en tant qu'encadré publié dans l'ouvrage « Ukraine et Russie pour comprendre » de Laurent Chamontin paru sur le Diploweb : Que nous apprend sur la France l’affaire des « Mistral » ?
2008 : après la Géorgie, la Russie convoite les capacités françaises de projection militaire
En 2008, peu de temps après la guerre menée par le Kremlin contre la Géorgie, certains membres de l’État-Major russe font part de leur souhait d’acquérir des BPC (Bâtiments de Projection et Commandement) Mistral. Ces navires sont aujourd'hui appelés BPHA (bâtiment porte-hélicoptères amphibies). En anglais, on les nomme AAS (amphibious assault ship). Concrètement, il s’agit d’acheter le nec plus ultra des navires d’invasion, ceux-ci étant construits par la France au chantier STX de Saint-Nazaire.
Youtube : Bâtiment de projection et de commandement (BPC)
L’amiral Vyssotsky, chef d’État-Major de la Marine russe, déclare que, dotées d’un navire de la trempe du Mistral, les troupes russes auraient gagné la guerre éclair menée contre la Géorgie « en quarante minutes au lieu de vingt-six heures »…
En dépit de l’opposition de nos partenaires de l’OTAN, et plus particulièrement des voisins de la Russie, devant la matérialisation de la menace stratégique qu’elle représente, en dépit de la désapprobation de nombreux officiers généraux français, malgré la réprobation du syndicat CFDT de STX, le Président Nicolas Sarkozy finit par céder aux exigences russes, y compris concernant le système « Senit-9 » de pilotage tactique d'un champ de bataille.
Le 25 janvier 2011, le gouvernement Fillon signe un contrat de 1,2 milliard d’euros prévoyant la livraison de deux navires d’invasion Mistral — Vladivostok à l’automne 2014 et Sébastopol à l’automne 2015 — équipés du « Senit-9 », ainsi que d’une flottille d’engins de débarquement.
Le précédent Mistral : entre intérêts économiques et aveuglement stratégique
En 2011, ce contrat militaire est le plus important signé par une puissance occidentale avec l’ex-URSS depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il permet au constructeur, le chantier STX de Saint-Nazaire (aujourd'hui "Les chantiers de l'Atlantique"), de garnir son carnet de commandes alors désespérément vide à cette époque, fournissant ainsi du travail à environ 2 000 employés et sous-traitants.
Trois ans plus tard, la situation a profondément changé : la Russie de Vladimir Poutine a annexé la Crimée, en violation du droit international, et le gouvernement français se retrouve dans une situation de plus en plus inconfortable, avec la perspective de la livraison prochaine du premier BPC.
Quant au chantier STX, en 2014-2015, ses perspectives économiques se sont considérablement redressées depuis 2011 : il bénéficie d’un carnet de commandes pléthorique et se trouve dans une situation de plein emploi pour quasiment une décennie.
Sur le plan international, au fur et à mesure que l’échéance approche, un seul pays, la Russie, se montre ouvertement favorable à la livraison. La plupart des États occidentaux et le Japon font connaître leur opposition, d’autant plus vivement qu’ils sont proches géographiquement de la Russie. Les autres pays restent neutres.
À moins de se rapprocher encore davantage du régime de Poutine, la France apparaît donc de plus en plus isolée.
2014 : « No Mistrals for Putin », une mobilisation citoyenne face à l’inaction politique
C’est dans ce contexte qu’émerge, en mai 2014, le collectif « No Mistrals for Putin », mouvement démocratique et décentralisé lancé par une poignée de Français qui lutte seul contre la livraison des Mistral.
On peut y voir un exemple particulièrement encourageant d’une mobilisation endogène de la société civile ayant su rassembler, par-delà les frontières, un groupe de citoyens partageant les mêmes valeurs et une même vision consciente de l’Histoire en train de s’écrire, Histoire dans laquelle ils décident d’être acteurs.
Youtube : No Mistrals for Putin's all events around the world
Cependant, au sein de ce collectif créé en France, la part des Français reste faible : l’analyse des sympathisants de la communauté Facebook montre que ceux-ci ne constituent que 8 % du total et qu’en termes de nombre de fans rapporté à la population totale, notre pays ne se trouve qu’à la 7ème place.
Bien plus, à de très rares exceptions près, aucune ONG, aucun homme politique, aucune association ne participent au mouvement contre la livraison des Mistral dans la patrie des droits de l’Homme.
Le PS et le Gouvernement, après quelques mois cacophoniques, se voient imposer un mutisme absolu. Le Front National, le reste de l’extrême droite, les communistes, une partie importante de l’extrême gauche et la plupart des responsables politiques de droite sont ouvertement favorables à la livraison. Certains relaient même directement ou indirectement les éléments de langage du Kremlin.
La propagande russe et la bataille de l’opinion
Entre juillet 2014 et septembre 2015, la presse du Kremlin, notamment par l’intermédiaire de Sputnik, paraissant en de nombreuses langues dont le français, se déchaîne en cherchant à affoler la population sur les conséquences d’une non-livraison.
Ce pilonnage est repris par les médias, sites et blogs favorables au Kremlin avant de finir par s’imposer comme une vérité établie dans une partie de l’opinion publique, parfois reprise sans recul par des médias généralistes.
Quant au gouvernement français, certes placé dans une position délicate, il met longtemps à sortir d’une position ambiguë, illustrée par deux faits caractéristiques parmi tant d’autres : l’annonce par François Hollande, le 22 juillet 2014, cinq jours après la destruction du vol MH17 par un missile russe, de la décision ferme de livrer le Vladivostok en octobre de la même année ; puis, le 14 novembre 2014, le passage sous pavillon russe du Vladivostok, brutalement interrompu sans que le fin mot de l’histoire soit alors connu, après que « No Mistrals for Putin » a révélé l’ampleur du problème.
De la Crimée à l’Ukraine : la confirmation d’un diagnostic
Bien loin des explications par un supposé assujettissement à l’impérialisme américain, on peut raisonnablement penser que ce sont les représentants des pays européens à l’OTAN et au sein de l’Union européenne qui ont véritablement fait pencher la balance en faveur de l’abandon de la livraison, de même que les marchés polonais.
La destruction du vol MH17, en juillet 2014, et l’implication du Kremlin dans la bataille d’Ilovaïsk, dans le Donbass, en août 2014, tiennent une part considérable dans l'opinion internationale.
L’invasion massive de l’Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février 2022 a depuis confirmé ce que révélait déjà la crise des Mistral : les décisions économiques, industrielles ou culturelles prises à l’égard du Kremlin ne peuvent être séparées de leur portée stratégique.
Du Mistral au Shtandart : la permanence des questions posées à l’Europe
L’affaire du voilier Shtandart s’inscrit dans cette continuité.
Comme dans le cas des Mistral, la question centrale n’est pas seulement celle d’un navire considéré isolément, de son histoire ou de son usage déclaré, mais celle de la manière dont les démocraties européennes appliquent leurs décisions face à une puissance engagée dans une guerre d’agression contre un État européen.
La controverse autour du Shtandart rappelle ainsi une difficulté déjà rencontrée avec les Mistral : la tendance à dissocier les objets, les personnes ou les institutions de leur environnement politique et stratégique, alors même que les sanctions européennes visent précisément à empêcher que des liens économiques, symboliques ou culturels puissent contribuer à contourner la pression exercée sur le régime russe.
L’expérience des Mistral a montré qu’une mobilisation citoyenne fondée sur des faits vérifiables pouvait contribuer à faire évoluer une décision politique majeure. L’affaire Shtandart rappelle aujourd’hui que la vigilance de la société civile demeure nécessaire lorsque les démocraties sont confrontées à des stratégies d’influence et de contournement.
Une leçon durable pour les démocraties européennes
La victoire que représente l’abandon de la livraison des Mistral, sans préjudice financier majeur, montre que, face aux grands défis internationaux, l’État français doit sortir de son mutisme afin de communiquer à la population les observations tangibles et prouvées dont il a connaissance.
Elle force également à reconnaître qu’il est inacceptable de laisser une puissance hostile occuper le champ médiatique français, déserté par ceux qui ont la charge de notre pays.
Plus de dix ans après la bataille des Mistral, la guerre russe contre l’Ukraine et les débats actuels autour du Shtandart montrent que cette question reste pleinement d’actualité : les démocraties doivent apprendre à identifier les enjeux stratégiques derrière les apparences de normalité, et à agir avant que les faits ne leur imposent la réalité.
Bernard Grua
Ce document est très détaillé et documenté sur le blog de Bernard Grua.