Et si Poutine finissait par faire céder Loukachenko ?

Le Kremlin déploie actuellement tous ses efforts pour entraîner la Biélorussie dans la guerre. Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, résiste de toute évidence et cherche à éviter une participation directe qui marquerait la fin de son régime. Toutefois, si Moscou parvenait à le contraindre à lancer une agression armée contre l'Ukraine, la modélisation de la première semaine de combats permet d'anticiper les conséquences pour Minsk.

Partager

Et si Poutine finissait par faire céder Loukachenko ?

 

 Le Kremlin déploie actuellement tous ses efforts pour entraîner la Biélorussie dans la guerre. Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, résiste de toute évidence et cherche à éviter une participation directe qui marquerait la fin de son régime. Toutefois, si Moscou parvenait à le contraindre à lancer une agression armée contre l'Ukraine, la modélisation de la première semaine de combats permet d'anticiper les conséquences pour Minsk.

 Dans ce scénario, la Russie pousse ou convainc le régime de Loukachenko d'ouvrir un front par les Forces armées biélorusses (FAB) dans la région de Tchernihiv en Ukraine. Moscou assurerait la reconnaissance, le désignation des cibles, le soutien en missiles et drones ainsi qu'une partie du commandement, mais sans engagement massif de troupes de choc terrestres russes en premier échelon. Seule, l'armée biélorusse ne dispose ni des effectifs, ni de l'expérience du feu, ni de la logistique, ni de la supériorité aérienne nécessaires pour capturer Tchernihiv, percer jusqu'à Kyiv ou tenir durablement une partie du territoire ukrainien.

 L’ensemble de la composante de manœuvre terrestre de l’État compte 20 210 hommes, en incluant les états-majors des commandements opérationnels, les brigades mécanisées, les 37ᵉ, 38ᵉ et 103ᵉ brigades d’assaut par air et aéroportées, la 5ᵉ brigade des forces spéciales, ainsi que les unités logistiques, d'instruction et de soutien. En admettant que 50 à 65 % des forces terrestres et des forces d’opérations spéciales (SSO) puissent être déployées vers le sud, le groupement tactique dans cette zone pourrait atteindre environ 12 000 à 18 000 hommes, sous réserve d’une préparation en amont et d’une mobilisation partielle.

En modélisant la première semaine d’une agression militaire de la Biélorussie contre l’Ukraine, voici le tableau d’ensemble qui se dessine.  :

  • Côté biélorusse : Un regroupement de 12 000 à 15 000 militaires, dont 7 000 à 9 000 intégrés à la force de frappe directe. Cet échelon alignerait 90 à 130 chars, 220 à 320 blindés (VCI/APC), 100 à 150 pièces d'artillerie et lance-roquettes, deux brigades mécanisées, des éléments des 37e et 103e brigades des SSO, ainsi qu'une soixantaine de sous-unités de drones et de munitions rôdeuses. « des unités composées d'artillerie, du génie, de drones, de guerre électronique et de défense antiaérienne ; 10 à 18 systèmes de reconnaissance à moyen rayon d'action ; 30 à 60 équipes de drones tactiques ; environ 60 à 150 "Chekan-V" et autres munitions rôdeuses. »

  • Côté ukrainien : Le dispositif de couverture échelonné (garde-frontières, infanterie, défense territoriale, artillerie, génie, unités antichars et de guerre électronique) mobiliserait initialement 7 000 à 10 000 hommes, puis jusqu'à 20 000 après l'identification de l'axe d'effort principal et l'arrivée des réserves.

Bien que Minsk et Moscou tentent de masquer les préparatifs sous couvert d'exercices, les mouvements de troupes et de logistique (carburant, munitions, santé) ne pourront être dissimulés, supprimant tout effet de surprise.

 Le franchissement effectif de la frontière sera précédé d'une attaque aérienne combinée russe. Son objectif ne sera pas seulement de frapper les installations militaires du nord de l'Ukraine, mais aussi de saturer la défense antiaérienne ukrainienne, de perturber la chaîne de commandement et de retarder l'arrivée des réserves.

 Simultanément, la Biélorussie intensifiera l'usage de la guerre électronique, effectuera des reconnoissances aériennes par drones, pilonnera par l'artillerie les positions frontalières, mènera des actions de démonstration sur plusieurs tronçons de la frontière et déploiera des groupes du génie et de renseignement.

Le premier affrontement majeur s'engagera pour le passage du matériel lourd à travers le dispositif frontalier ukrainien. Sur l'axe de l'effort principal se dresseront des obstacles tels que des champs de mines, des fossés antichars, des points de passage endommagés ou sous contrôle, d'autres obstacles du génie, des positions de tir aménagées, ainsi que des barrières naturelles forestières, marécageuses et hydrauliques.

 Les Forces armées biélorusses tenteront de créer plusieurs brèches afin d'empêcher l'Ukraine d'identifier d'emblée l'axe de l'effort principal. Toutefois, chaque passage réel nécessitera une concentration de sapeurs, de moyens du génie, de chars, d'unités d'infanterie et de systèmes de défense antiaérienne. Cette concentration créera une cible vulnérable. De plus, ces couloirs resteront étroits, précaires et sous le contrôle constant des feux des Forces armées ukrainiennes. Si les drones de reconnaissance biélorusses auront une capacité réelle à repérer une partie des groupes antichars, des mortiers et des réserves ukrainiennes, leur efficacité restera faible en raison de leur manque d'expérience du combat moderne. En revanche, les unités de systèmes non équipés de personnel des Forces armées ukrainiennes opéreront avec efficacité et détruiront les équipements ainsi que les effectifs biélorusses sans engager l'infanterie ni le matériel lourd ukrainiens.

 Vers le milieu de la semaine, le commandement biélorusse se retrouvera contraint de transformer cette pénétration locale en une offensive à grande échelle. Pour mener à bien cette opération, il lui faudra simultanément élargir les couloirs, engager le deuxième échelon, redéployer l'artillerie, établir des dépôts de campagne, assurer la réparation des armes et des véhicules militaires, fournir une couverture par le feu aux points de passage, sécuriser les flancs, organiser l'évacuation des blessés et empêcher l'encerclement des unités de pointe. C'est à ce stade que le manque d'ampleur et de ressources se fera sentir. Sur les 12 000 à 15 000 militaires engagés, une part importante sera déjà absorbée par les besoins de la logistique, de la sécurité, des réparations et du maintien des zones occupées.

 Seule une partie du groupement initial sera en mesure de poursuivre directement l'offensive. Dans le même temps, l'Ukraine aura déjà identifié l'axe de l'effort principal et commencera à monter en puissance combatant. Les troupes biélorusses pourront encore mener une ou plusieurs assauts vigoureux, mais leur rythme s'en trouvera ralenti et leurs pertes plus élevées.

 L'avantage initial de la Biélorussie lié à des lignes d'approvisionnement courtes disparaîtra dès le franchissement de la frontière.

Les moyens de frappe en profondeur (deep-strike) ukrainiens cibleront de moins en moins le matériel en première ligne pour se concentrer sur les dépôts, le parc automobile, les postes de commandement et le reste du soutien logistique arrière, notamment les infrastructures stratégiques, les raffineries de pétrole, les aérodromes, les garnisons permanentes des unités militaires, ainsi que les ponts et franchissements fluviaux. En conséquence, une partie des infrastructures nationales sera définitivement détruite. La menace pesant sur les aérodromes militaires contraindra la Biélorussie à disperser ses avions et hélicoptères, à multiplier leurs déplacements, à renforcer la protection terrestre, à organiser la défense antiaérienne à l'arrière, à réduire le temps de stationnement des appareils à découvert et à diminuer en partie l'intensité des sorties aériennes. Même sans destruction massive d'aéronefs, cette réorganisation réduira la réactivité du soutien aérien. D'ici la fin de la semaine, le rythme réel du ravitaillement pourrait chuter d'environ 10 à 25 %, voire davantage sur certains axes.

 Le point critique survriendra une fois l'impulsion initiale épuisée et dès lors que le second échelon ne pourra plus emprunter librement ces mêmes corridors. Côté ukrainien, le groupement renforcé permettra de basculer d'une posture de fixation à des contre-actions locales. Celles-ci viseront à isoler les unités de première ligne, à couper leurs liaisons avec le second échelon, à réinstaller les champs de mines, à menacer les flancs et à contraindre les Biélorusses à réduire leur ligne de contact. Il en résultera un résorption progressive du pilon d'infiltration biélorusse.

Des frappes simultanées sur le territoire biélorusse produiront un impact politique majeur. La population biélorusse sera confrontée aux alertes aériennes, aux tirs de la défense antiaérienne, aux incendies et aux restrictions de circulation. Elle recevra des informations alarmantes sur les pertes, les blessés et les morts, et devra faire face à de probables files d'attente aux stations-service ou à des arrestations par les forces de l'ordre pour des prises de vue des sites touchés ou des appels à cesser la guerre. Les citoyens commenceront à exprimer leur mécontentement et à chercher à quitter le pays.

Le régime de Loukachenko réagira par ses méthodes habituelles : censure renforcée, bouclage de certaines zones, intensification des actions du KGB et des troupes d'élite d'infanterie intérieure, campagne de désinformation sur une "agression ukrainienne", pénalisation de la diffusion d'informations militaires, mesures de mobilisation et demandes pressantes d'équipements de défense antiaérienne supplémentaires auprès de la Russie.

Au sein des troupes, les refus d'obéissance, la passivité des commandants, l'abandon de matériel endommagé, les désertions et les redditions vont se multiplier. Les tensions s'intensifieront également entre les officiers biélorusses et leurs conseillers russes, ces derniers ne se souciant que du succès tactique sans égard pour le coût humain. Néanmoins, une désintégration généralisée de l'armée biélorusse n'interviendra pas en une semaine. Les unités d'active et les forces d'opérations spéciales (SSO) maintiendront selon toute vraisemblance leur chaîne de commandement et continueront d'exécuter leurs missions de combat, malgré des pertes considérables.

 Selon des estimations indicatives, les pertes humaines cumulées de la République de Biélorussie s'élèveront à 1 700–2 000 hommes, dont 22 à 28 % de tués, le reste se répartissant entre blessés, prisonniers et disparus. Ces calculs s'appuient sur une nouvelle méthodologie adaptée aux réalités d'une guerre saturée en drones, marquée par de nouveaux défis : l'évacuation des blessés et des dépouilles est fréquemment retardée voire impossible, les équipes de brancardage subissent des frappes répétées, les soins d'urgence font défaut, une partie des véhicules et de leurs équipages est détruite depuis les airs, et les itinéraires d'évacuation sont fortement perturbés. Ainsi, le rapport de pertes en effectifs s'établira à 4,1 contre 1 en faveur de l'Ukraine.

 Concernant les blindés lourds, le rapport de forces pourrait atteindre environ 5 contre 1 en faveur de l'Ukraine, car les blindés assaillants sont contraints de franchir des réseaux d'obstacles, les chars ukrainiens ne sont pas engagés massivement, la défense ukrainienne repose sur le minage, l'artillerie et les drones, et le matériel biélorusse endommagé ne peut bien souvent pas être évacué.

D'ici la fin de la semaine, ces frappes et pertes ne provoqueront très probablement pas un effondrement économique ou énergétique généralisé. En revanche, elles entraîneront la disruption du fonctionnement de certains sites militaires et industriels, une baisse du rythme de la logistique militaire de 10 à 25 %, la dispersion de l'aviation, la diminution de l'intensité de certaines sorties aériennes, le repli d'une partie de la défense antiaérienne mobile loin du front, la dispersion des stocks de drones et de munitions, des retards dans les réparations de matériel, une réduction partielle des exportations de produits pétroliers, une ruée panique sur le carburant et les denrées alimentaires, un renforcement drastique de la sécurité intérieure, la nécessité d'obtenir des renforts en défense antiaérienne et en approvisionnements auprès de la Russie, une migration massive de citoyens, la perturbation des voies de communication et une instabilité économique globale.

 L'issue la plus probable à la fin de la première semaine sera le maintien par les Forces armées biélorusses d'une ou plusieurs pénétrations frontalières limitées, ou un repli partiel sur une ligne de défense plus courte. Le système défensif ukrainien conserve son intégrité. Aucune condition n'est réunie pour une offensive sur Tchernihiv ou sur une autre agglomération d'importance. Le groupement biélorusse perd de facto sa capacité offensive et bascule dans une posture défensive, sous la couverture de l'artillerie opérant depuis son propre territoire. La Biélorussie perd sa stabilité économique et sociale et se rapproche d'une vague de mécontentement populaire face à l'engagement dans une guerre étrangère ainsi qu'à la perte de proches, que ce soit lors des combats ou lors des frappes visant les infrastructures biélorusses.

 Au terme des combats, l'avancée des Forces armées biélorusses sera stoppée et suivie d'un repli partiel ; le secteur de pénétration frontalière restera sous le contrôle strict des forces ukrainiennes, consacrant une nette supériorité stratégique pour l'Ukraine. En contrepartie, la Biélorussie subira des pertes colossales en armements, en matériels militaires et, surtout, en effectifs humains.

Ni les militaires, ni la population civile, ni l'économie biélorusse ne seront prêts à encaisser de telles pertes humaines injustifiées. Chaque soldat tué ne représente pas seulement la perte d'une unité combattante, mais implique aussi d'importantes indemnités à verser aux familles, un préjudice économique pour le foyer, un choc moral pour l'entourage et la perte d'un spécialiste sur son lieu de travail.

 La Biélorussie n'échappera pas à une explosion sociale liée au déclenchement de la guerre contre l'Ukraine, aux pertes massives et à l'isolement international qu'une telle agression armée entraînera inévitablement. La prise de conscience par les Biélorusses de la destruction de leur mode de vie, de leur prospérité et de la perte de leurs proches dans une guerre qui ne les concerne absolument pas, conjuguée aux obsèques de masse et aux hôpitaux saturés de blessés et d'amputés, conduira à la dégradation inéluctable des structures de l'État. Dans ce contexte d'isolement international, l'économie biélorusse, déjà fragile, engendrera famine, chômage et des séquelles irréversibles pour les décennies à venir.

 On ignore encore si la Biélorussie est prête à prendre un tel risque pour satisfaire le maître du Kremlin, mais une chose est sûre : le peuple biélorusse peut aujourd'hui encore échapper à ce scénario d'un avenir sombre.

 

Restez informés

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les dernières actualités et mises à jour.