En prenant une plus grande part à la défense de l’Ukraine, l’Europe peut se protéger des effets d’un retour de Trump.

Michel Duclos En prenant une plus grande part à la défense de l’Ukraine, l’Europe peut se protéger des effets d’un retour de Trump.

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Les Européens doivent s’accorder sur un grand emprunt destiné à la fois à doper leur propre industrie de défense et à soutenir l’armement de Kiev, de sorte que les Ukrainiens puissent menacer les positions russes en Crimée, préconise l’ancien diplomate.

Deux spectres hantent l’Europe. Celui d’une possible défaite de l’Ukraine face à la Russie et celui d’un retour éventuel de Donald Trump à la Maison Blanche. Cette seconde menace contribuerait beaucoup à la réalisation de la première. Dans le meilleur des scénarios (le pire étant une défaite à court terme), le conflit en Ukraine peut encore se prolonger pendant des années. La Russie, certes affaiblie par les sanctions occidentales, a réorganisé son économie pour la mettre sur le pied de guerre.

Les Européens en sont toujours à jouer avec l’idée d’une économie de guerre, mais tardent à passer aux actes. C’est ainsi que le programme européen de 2 milliards d’euros pour livrer en un an un million d’obus et de missiles à Kiev n’a été que partiellement réalisé, à hauteur de 30 %, a dit en novembre le ministre allemand de la défense, Boris Pistorius.

Trump de nouveau à la Maison Blanche, n’est-ce pas cependant le déclic qui provoquerait un réflexe de survie chez les Européens, l’avènement, sous la contrainte des événements, de l’autonomie stratégique tant souhaitée par la France macronienne ? On aurait tort de le penser. La réaction, chez beaucoup de partenaires, serait de chercher un accord bilatéral avec Washington pour sauvegarder leurs intérêts de sécurité nationaux. Ce serait en particulier le cas en Europe centrale et orientale. L’OTAN s’en trouverait au mieux dévitalisée, l’Union européenne (UE) par contrecoup fragilisée.

Comment se prémunir d’un tel scénario ? C’est en prenant dès maintenant une part plus importante à la défense de l’Ukraine que l’Europe peut le mieux se protéger des effets d’un retour éventuel de Trump ; et d’ailleurs d’une lassitude américaine probable même en cas de nouvelle administration Biden. Il est déjà exact que le soutien européen global à l’Ukraine dépasse celui de l’Amérique, mais ce n’est pas le cas sur le plan militaire.

Associer le Royaume-Uni

L’idée d’un fonds européen consacré au soutien à l’armement de l’Ukraine a déjà été évoquée par diverses personnalités. Un moyen efficace d’avancer serait de se mettre d’accord sur un grand emprunt sur le modèle de celui décidé à la suite de l’épidémie de Covid-19 d’un montant de 385 milliards d’euros. Cet emprunt pourrait être à hauteur d’au moins 100 milliards d’euros.

Son objectif serait de doper l’industrie de défense européenne autant que de soutenir l’Ukraine. Accessoirement, une telle initiative pourrait éviter d’avoir à négocier, sommet européen après sommet européen, avec une Hongrie toujours encline à faire de l’obstruction.

Ne serait-il pas souhaitable d’associer le Royaume-Uni à ce projet ? Cela paraîtrait préférable, par exemple dans le cadre de la Communauté politique européenne, dont la prochaine édition doit justement se tenir à Londres début 2024. Il reste que l’intérêt européen serait que la guerre en Ukraine prenne fin, non seulement sur un recul de la Russie, mais aussi à un horizon rapproché. Il importe de mettre l’Ukraine en position de poursuivre une stratégie capable de faire céder Moscou.

À cette fin, un axe important serait de fournir aux Ukrainiens les armes leur permettant d’exercer une pression militaire forte sur la Crimée. C’est de la péninsule que proviennent une bonne partie des attaques russes sur les infrastructures ukrainiennes. Une menace sérieuse sur celle-ci serait de nature à l’obliger à négocier. Il s’agit peut-être même du seul levier dont disposent l’Ukraine et ses soutiens pour le convaincre d’entrer dans une négociation dans de bonnes conditions pour Kiev.

Stratégie offensive

Ce ne serait pas impossible si les Ukrainiens disposaient des systèmes d’armes appropriés. On cite en général les missiles Taurus, dont les Allemands refusent le transfert, ainsi que les missiles américains ATACMS. Les Storm Shadow et les Scalp, fabriqués par la firme franco-britannique MBDA, ont des caractéristiques comparables. Le Royaume-Uni et la France en ont déjà transféré à l’Ukraine. Il en faudrait beaucoup plus pour exercer une pression forte sur la Crimée.

Nous suggérons que Londres et Paris prennent la décision commune de passer commande à MBDA d’une série de Storm Shadow et de Scalp pour plusieurs années. Cette décision pourrait avoir un effet d’entraînement sur Berlin et Washington. Une stratégie offensive de l’Ukraine sur la Crimée ne provoquerait-elle pas une escalade de la part de la Russie ? Cela ne s’est pas produit jusqu’ici, alors qu’avec des moyens limités les forces ukrainiennes ont marqué des points importants en mer Noire.

Mais, surtout, il faut enfin prendre conscience que si l’on s’installe dans une stratégie défensive, nous laissons aux Russes tout le loisir de développer leur propre stratégie offensive, caractérisée notamment par la destruction des infrastructures ukrainiennes. Et nous les incitons à s’interroger sur ce phénomène inéluctable que plus le temps passera, plus l’Occident révisera à la baisse à la fois ses objectifs et son soutien à l’Ukraine.

Par Michel Duclos

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