Pologne-Ukraine : les coulisses d'une crise politique majeure aux portes de l'Europe. Que s'est-il passé ?

De véritables batailles historiques se déploient autour de ce conflit, mais nous ne céderons pas à l'impact émotionnel d'un sentiment d'injustice envers l'Ukraine. Nous allons plutôt opérer avec les catégories froides et objectives du droit international contemporain. En effet, plus ce scandale se développe, plus il devient évident que toute cette communication vise à freiner l'intégration de l'Ukraine au sein de l'UE. Qui se cache derrière tout cela, quels sont les motifs de ces forces, quelles sont leurs attentes, et comment sortir la tête haute de cette situation ? C'est à cela que notre enquête est dédiée.

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Ici, il est crucial de rappeler que le droit international pénal moderne ainsi que le Statut de la Cour pénale internationale de La Haye reposent sur les principes du procès de Nuremberg. Ce sont donc précisément ces principes qui deviendront notre fil d'Ariane pour trouver une issue digne et neutraliser les menaces pesant sur la nouvelle architecture de la sécurité européenne ; une architecture que nous construisons en ce moment même, en tirant les leçons de la guerre mondialisée déclenchée en 2022 par le régime poutine de la Fédération de Russie contre l'Ukraine, l'OTAN et l'UE.

Rappelons également que c'est précisément par des ressentiments historiques, des intentions de réviser l'histoire et de redessiner les frontières internationalement reconnues que la guerre contre l'Ukraine a commencé. Il est d'ailleurs intéressant d'observer que ces mêmes facteurs sont caractéristiques des partis d'extrême droite qui lèvent la tête en Europe.

Et quand on me demande quel est mon avis sur les raisons de ce phénomène, la réponse me semble évidente : une jeune génération de politiciens peu instruits arrive au pouvoir, des gens qui ignorent ce qu'est Nuremberg et sur quels principes s'est construit l'Union européenne actuelle. Malheureusement, notre époque se caractérise par une baisse générale du niveau intellectuel des politiciens que nous élisons, ce qui signifie, par conséquent, que notre propre niveau intellectuel à nous, électeurs, a également diminué.

Refusons de suivre aveuglément les tendances et rappelons-nous que notre civilisation européenne possède un brillant héritage intellectuel. Un sage lord britannique a dit un jour que l'amour est une manifestation de la sagesse, tandis que la colère est une manifestation de la bêtise. J'ai choisi l'amour et la sagesse, et c'est pourquoi j'écris cet article sur un sujet particulièrement difficile pour l'Europe : la crise polono-ukrainienne.

Le méga-scandale des médailles :

Le 19 juin, le président polonais Karol Navrotsky a annoncé la décision de priver Zelensky de l’Ordre polonais de l'Aigle Blanc. La raison formelle était la décision de Zelensky en mai d'accorder au Centre d'opérations spéciales séparé "Nord" une désignation honorifique du "Nom des héros de l'UPA (Armée de la résistance ukrainienne pendent la deuxième guerre mondiale), ce qui a provoqué une vague de critiques de la part des politiciens polonais.

Ordre polonais de l'Aigle Blanc

L'Ordre de lAigle Blanc, la plus haute distinction polonaise, existe depuis trois cent vingt ans et pendant cette période, il a tout vu. Parmi ses chevaliers se trouve Catherine II, qui a détruit l'État polonais à la fin du XVIIIe siècle, Benito Mussolini, un allié d'Hitler dans la guerre contre la Pologne. La même liste comprend Pierre I, qui a combattu contre la Pologne pendant la guerre du Nord, Nicolas Ier, l'éliminateur des insurrections polonais, Alexandre II et Alexandre III, dont le règne a connu la russification des terres polonaises, Nicolas II, le dernier empereur pour lequel la Pologne est restée sous le pouvoir de Saint-Pétersbourg. Tous restent toujours sur la liste d'honneur, personne ne les a retirés de l'ordre.

Les présidents ukrainiens sont devenus chevaliers de cet ordre pour des mérites complètement différents. Leonid Kravtchouk l'a reçu pour le développement des relations polono-ukrainiennes, Leonid Koutchma pour le renforcement du partenariat stratégique, Victor Youchtchenko pour la promotion de la démocratie et le rapprochement des États, Petro Porochenko pour le renforcement des liens et le soutien au cours européen de l'Ukraine.

Zelensky a rejoint la liste en avril 2023 lorsque le président polonais Duda l'a récompensé pour avoir approfondi ses amitiés et sa détermination dans la défense des droits de l'homme pendant une guerre à grande échelle.

Fait intéressant, des tentatives précédemment visant à supprimer la récompense avaient déjà eu lieu, mais n'ont pas atteint ce point final. En ce qui concerne Victor Youchtchenko, à la fin de son mandat, les organisations de droite polonaises ont demandé l'annulation de l'ordonnance en raison de l'attribution du titre de héros de l'Ukraine Stepan Bandera, mais Varsovie officielle a ensuite abandonné.

En ce qui concerne Petro Porochenko en 2015, les proches des victimes de la tragédie de Volyn ont officiellement demandé au président Duda de révoquer sa récompense en raison de l'héroïsation des résistants ukrainiens de 1942-1954 dite « nationalistes », mais la demande n'a pas été satisfaite.

Maintenant, onze ans après ces tentatives ratées, Navrotsky a fait ce que ses prédécesseurs n'osaient pas faire. La décision s'est avérée plus scandaleuse que ni l'impératrice russe Catherine II ni le dictateur italien Benito Mussolini ne soient encore privés de cet ordre.

Un véritable mouvement de boycott et de protestation a éclaté sur les réseaux sociaux ukrainiens. À la suite du président Volodymyr Zelensky, de nombreux Ukrainiens ont commencé à renvoyer en Pologne leurs souvenirs et aimants polonais, tandis que des entreprises ukrainiennes refusent désormais d'acheter des produits polonais.

L'affaire de l'Ordre de l'Aigle Blanc

Le président Volodymyr Zelensky a officiellement renvoyé en Pologne l'Ordre de l'Aigle Blanc.

Dans un élan de solidarité nationale, presque tous les anciens présidents ukrainiens (Leonid Koutchma, Viktor Iouchtchenko, Petro Porochenko), ainsi que de hauts responsables comme le ministre des Affaires étrangères Andrii Sybiha et le chef du renseignement Kyrylo Boudanov, ont également renvoyé leurs décorations polonaises.

Le président Zelensky a rappelé que l'Ukraine reste profondément reconnaissante envers le peuple polonais pour son soutien face à la Russie . Cependant, l'Ukraine refuse d'entrer dans ce chantage politique, soulignant avec ironie que cette prestigieuse médaille polonaise reste, elle, détenue historiquement par des personnages comme Catherine II, Benito Mussolini ou Gerhard Schröder .

La récupération cynique de Moscou et l'écho du crash de Smolensk

Le premier à s'être réjoui de cette crise diplomatique est le Russe Dmitri Medvedev. Il a publié un message de félicitations (rédigé directement en polonais) pour soutenir l'extrême droite polonaise et attiser la haine entre les deux nations, allant jusqu'à proposer de remplacer la médaille de Zelensky par une croix hitlérienne .

Rappellons que  Medvedev était président de la Russie lors de la catastrophe aérienne de Smolensk en 2010, qui a coûté la vie au président polonais Lech Kaczyński et à toute l'élite politique anti-russe de l'époque. Le président polonais Lech Kaczyński lors de son voyage historique à Tbilissi (Géorgie) en 2008, alors que les chars russes menaçaient la capitale géorgienne. C'est là qu'il a prononcé cette phrase prophétique qui résonne encore aujourd'hui :

« Aujourd'hui la Géorgie, demain l'Ukraine, après-demain les pays baltes, et ensuite, peut-être, viendra le tour de mon pays, la Pologne. »

Seize ans plus tard, la Russie refuse toujours de restituer les débris de l'avion à la Pologne, alimentant les soupçons de l'utilisation d'une bombe thermique pour éliminer Kaczyński, qui était l'ennemi juré de Poutine.

Une manœuvre politique purement interne à la Pologne

Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, a publiquement ridiculisé le président Nawrocki en soulignant que le seul vrai gagnant de cette guerre des médailles est Moscou. "Eh bien, voilà. Est-ce qu'il y a du soutien, Monsieur le Président Nawrocki ?", a-t-il écrit de manière ironique en commentant le tweet de Medvedev sur X et en y joignant la capture d'écran du message en polonais.

Le ministre des Affaires étrangères polonais faisait directement référence au fait que la décision de Karol Nawrocki de s'en prendre à Zelensky venait d'être officiellement saluée et applaudie par Dmitri Medvedev.

Piège politique interne visant le Premier ministre polonais Donald Tusk

En réalité, l'attaque de Nawrocki contre Zelensky n'était qu'un piège politique interne visant le Premier ministre polonais Donald Tusk dans la perspective des élections de 2027. Nawrocki voulait forcer Tusk soit à signer le décret de retrait de la médaille (ce qui brisait les ponts diplomatiques fraîchement négociés avec Kyiv), soit à refuser de signer (ce qui permettait à l'opposition de le qualifier de « défenseur des ennemis de la Pologne »).

Rappelons que quelques jours plus tôt, à Bruxelles, Donald Tusk et Volodymyr Zelensky s'étaient rencontrés. Ils avaient eu une discussion chaleureuse et s'étaient mis d'accord pour apaiser les tensions et ne plus aggraver les disputes historiques ou économiques entre la Pologne et l'Ukraine.

En prenant les devants et en rendant la médaille de lui-même, Zelensky a totalement court-circuité la stratégie de Nawrocki.

Quelle strategie de Navrotski ?

La stratégie de Karol Nawrocki dans cette affaire répond à une logique à la fois idéologique, historique et intérieure, profondément ancrée dans son propre parcours politique.

Trois axes majeurs définissent sa démarche :

1. L'intransigeance mémorielle (La doctrine de l'IPN)

Avant de devenir président de la République de Pologne, Karol Nawrocki a dirigé le prestigieux Institut de la mémoire nationale (IPN) de 2021 à 2025, après avoir dirigé le Musée de la Seconde Guerre mondiale à Gdańsk. En tant qu'historien de formation, sa doctrine repose sur une ligne rouge absolue : la défense intransigeante de la mémoire des victimes polonaises. Pour lui, le soutien géopolitique crucial apporté à l'Ukraine face à l'agression russe ne doit pas se faire au détriment de la vérité historique, notamment concernant les massacres de Volhynie commis par l'UPA.

2. Une manœuvre de politique intérieure

La décision de retirer l'Aigle blanc à Volodymyr Zelensky a été critiquée par une partie des observateurs polonais comme un coup politique calculé. En adoptant une posture de fermeté identitaire et nationaliste, Nawrocki cherche à consolider sa base électorale de droite face au gouvernement plus centriste et pro-européen de Donald Tusk. C'est une manière d'imposer son propre agenda sur la scène publique en se positionnant comme le seul garant de la dignité nationale.

3. La diplomatie de la conditionnalité

En posant ce geste de rupture symbolique forte, Nawrocki applique une stratégie de pression directe sur Kyiv. Il s'agit de signifier clairement au gouvernement ukrainien que l'intégration européenne et la pérennité de l'alliance stratégique avec Varsovie nécessiteront des concessions mémorielles et l'abandon de l'héroïsation officielle de figures historiques jugées criminelles par la Pologne.

Quelle est la position ukrainienne à ce sujet ?

La position ukrainienne face à la décision de Karol Nawrocki combine ironie cinglante, recadrage politique et volonté de maintenir le dialogue stratégique. Elle s'est exprimée à travers une réponse officielle de Volodymyr Zelensky et des déclarations de sa diplomatie :

1. Une restitution ironique et un tacle historique

Volodymyr Zelensky a immédiatement renvoyé la médaille par voie postale, accompagnée d'une mise au point très ferme sur les réseaux sociaux.

Il a rappelé que l'Ordre de l'Aigle blanc avait été historiquement décerné à des figures controversées, voire hostiles aux valeurs démocratiques actuelles :

« Si l'on estime que ce symbole particulier peut rester associé à Catherine II, Benito Mussolini et Gerhard Schröder, alors nous, en Ukraine, ne contesterons pas cela. »

Par cette formule, le président ukrainien relativise le prestige actuel de la décoration sous la présidence de Nawrocki, tout en piquant Varsovie là où cela fait mal, en plaçant sur le même plan l'impératrice russe ayant soumis la Pologne, le dictateur fasciste italien et l'ancien chancelier allemand devenu lobbyiste de Gazprom.

2. Le recadrage : une distinction due au peuple, pas à un homme

Pour Kyiv, cette crise mémorielle ne doit pas occulter la réalité de la guerre actuel. Zelensky a souligné que lorsqu'il a reçu l'Aigle blanc en 2023, cette décoration s'adressait avant tout au peuple ukrainien et à ses soldats qui retiennent l'armée russe, protégeant par la même occasion la frontière polonaise et européenne. L'Ukraine refuse donc de voir le sacrifice de ses forces armées instrumentalisé à des fins de politique intérieure polonaise.

3. La mémoire historique vue de Kyiv

Sur le fond du problème (l'hommage rendu à l'UPA, l'Armée insurrectionnelle ukrainienne), la position ukrainienne reste sur une ligne complexe :

  • Un symbole de résistance anti-soviétique : Pour Kyiv, la référence à s'inscrit exclusivement dans le cadre de la résistance héroïque contre l'impérialisme soviétique et pour la souveraineté nationale, une mémoire jugée vitale en pleine guerre d'agression russe. C'est une affaire de souveraineté mémorielle interne.
  • La tragédie de Volhynie : Contrairement à la Pologne qui qualifie les massacres de 1943-1944 de génocide unilatéral, la grille de lecture ukrainienne y voit un « conflit tragique, symétrique et complexe » de nettoyages ethniques réciproques entre civils et partisans des deux camps, exacerbé par le double contexte des occupations nazie et soviétique. Nous avons publié déjà un article explicite à ce sujet : Pour comprendre la genèse du mythe de « l'Ukraine nazie ».

4. Le maintien de la porte ouverte au dialogue

Malgré la vivacité du clash diplomatique, l'Ukraine veille à ne pas rompre les ponts. Le ministère ukrainien des Affaires étrangères et Zelensky lui-même ont réitéré que Kyiv restait « pleinement disposé à dialoguer avec la Pologne sur les chapitres les plus sensibles de leur histoire commune». L'objectif est de dissocier ce différend mémoriel de l'alliance militaire et logistique indispensable qui unit les deux pays face à Moscou.

Du verdict de Nuremberg à la justice mémorielle

Pour désamorcer ce conflit politique et mémoriel, il est indispensable de revenir aux catégories froides et rigoureuses du droit international contemporain. Le Tribunal militaire international de Nuremberg a défini de manière stricte le nazisme comme le national-socialisme allemand : une idéologie criminelle d'agression militaire, structurellement liée à des atrocités de masse. Or, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) n’était en aucun cas une composante du parti national-socialiste allemand, et le verdict de Nuremberg n'a jamais attribué une telle qualification à cette armée de résistance. Dès lors, sur le plan du droit purement international, toute assimilation de l’UPA au nazisme relève de la diffamation et de la manipulation sémantique.

Cependant, au-delà de la stricte qualification juridique des structures, l'histoire de cette période charrie des traumatismes profonds et des exactions mémorielles qui ne peuvent être ni niés, ni instrumentalisés à des fins politiques contemporaines. Pour trouver une issue digne à ce différend qui oppose Varsovie et Kyiv, il convient de s’inspirer par les réflexions du magistrat et philosophe français Antoine Garapon dans son ouvrage « Des crimes qu'on ne peut ni punir ni pardonner», en constatent que face aux drames de l'histoire, la justice pénale classique est parfois insuffisante. Il est nécessaire de déployer une justice réparative et transitionnelle pour panser des plaies que le temps seul ne peut guérir.

Seul un travail conjoint, dépouillé des ressentiments et des accusations infondées de nazisme, permettra de rendre justice aux victimes de part et d'autre, tout en préservant l'architecture de sécurité européenne que nous construisons ensemble aujourd'hui.

Le débat sur les armes et le renvoi du matériel militaire

L'ancien Premier ministre de Pologne, Leszek Miller, qui est intervenu avec une déclaration brusque et émotionnelle, a exigé de Kyiv le retour non seulement des ordres, mais aussi des avions de combat MiG, des chars et des autres armes.

"Puisque tout le monde s'est emballé à rendre ce qu'il a reçu, qu'ils rendent les MiG, les chars et les armes. Ça, ce serait un geste, n'est-ce pas ?" »

Bien sûr, les Ukrainiens pourrait dire : "Venez les chercher près de Bakhmout". Mais en reponse, le président Zelensky a rappelé que les armes n'ont pas été données par charité, mais pour la défense des frontières de l'Europe.

De plus, rappelons qu'en remplacement de ces vieux équipements soviétiques, la Pologne a réalisé l'un des programmes de réarmement les plus élevés, les plus rapides et les plus massifs de l'histoire de l'OTAN. C'est précisément durant la période allant de 2022 à juin 2026 que Varsovie a misé sur la "coréanisation" et l’« américanisation » de son armée. Elle a remplacé ses vieux stocks par du matériel ultra-moderne américain et sud-coréen (avions F-35, chars K2 Black Panther et Abrams, systèmes HIMARS).

Les chasseurs soviétiques MiG-29 ont été remplacés par des chasseurs sud-coréens qui, en termes de capacités, ne sont en rien inférieurs aux F-16.

La Pologne a également commandé 32 chasseurs les F-35 de cinquième génération aux États-Unis. D'ailleurs, la dernière partie de MiG-29 qui avait été promise à l'Ukraine a été gelée par Varsovie précisément à cause du scandale diplomatique actuel et de l'absence de remplacement immédiat, étant donné que les F-35 ne sont pas encore entrés en pleine préparation opérationnelle en Pologne. C'est pourquoi, en quelque sorte, cela ne nous a toujours pas été transféré.

La réponse ukrainienne est cinglante : Ce que la Pologne a obtenu de plus précieux en donnant ces armes, c'est du temps. L'Ukraine paie ce temps au prix fort : avec des vies humaines que personne ne pourra jamais restituer.

La crise agricole et les déclarations récentes de Karol Nawrocki.

En juin 2026, lors du concours agricole AgroLiga, le président polonais a explicitement durci le ton en déclarant que « l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne constitue une menace directe pour l'agriculture polonaise ».

Cette posture s'articule autour de plusieurs leviers stratégiques et rhétoriques perçus par Kyiv comme des provocations :

1. Le populisme agraire comme arme électorale

En Pologne, l'électorat agricole est un pivot politique majeur. En se positionnant comme le défenseur ultime du monde paysan face à l'UE et à l'Ukraine, Karol Nawrocki instrumentalise les craintes économiques légitimes des agriculteurs polonais (concurrence des prix, volumes de céréales et de volailles ukrainiennes). Il utilise cette rhétorique protectionniste pour affaiblir le gouvernement plus modéré de Donald Tusk, accusé à demi-mot de passivité face aux décisions de Bruxelles.

2. La corrélation forcée avec le Pacte Vert (Green Deal)

Nawrocki cherche à faire de l'agriculture un sanctuaire national en affirmant que la terre polonaise est « trop belle pour être cédée à l'idéologie ou à quelqu'un d'autre ». En amalgamant l'intégration ukrainienne aux contraintes écologiques très impopulaires du Green Deal européen, il crée un récit de "double menace" extérieure pour flatter la fibre souverainiste.

3. La diplomatie du blocage économique

Pour Kyiv, cette rhétorique légitime et encourage indirectement les actions de blocage aux frontières menées de façon récurrente par les syndicats de routiers et d'agriculteurs polonais. Ces blocages répétés étranglent l'économie ukrainienne en temps de guerre et compliquent ses chaînes logistiques d'exportation vers l'Occident.

En réponse, la diplomatie ukrainienne tente de faire baisser la température en dissociant la rhétorique électorale polonaise de la nécessité absolue de maintenir le corridor logistique et militaire qui protège, in fine, les deux nations.

Les graves conséquences économiques pour la Pologne

Ce climat politique et social toxique pousse désormais de nombreux migrants ukrainiens (refugiés de la guerre) à quitter la Pologne. Deuxième pays d'accueil en Europe, la Pologne accueille 971 255 réfugiés enregistrés et  se place juste derrière l'Allemagne (qui accueille environ 1,27 million de réfugiés) et devant la République tchèque. Cela représente environ 2,5 % de la population totale de la Pologne. Les experts polonais tirent la sonnette d'alarme, car l'économie du pays dépend fortement de cette main-d'œuvre:

  • Les Ukrainiens représentent 30 % à 50 % des travailleurs dans les secteurs clés de la logistique (chauffeurs routiers) et du bâtiment.
  • Le secteur des services, de la restauration et l'agriculture (notamment les récoltes saisonnières) sont menacés de paralysie.
  • Les Ukrainiens ne sont pas des assistés : ils cotisent massivement au système social polonais et aident à financer les retraites des citoyens polonais. Selon le ministère des Finances polonais : les Ukrainiens génèrent 34 % des impôts payés par les étrangers en Pologne. En quatre ans de guerre, les Ukrainiens ont fait grimper le PIB polonais à 30 milliards $, ce qui représente une croissance nette de 3% pour l'économie de la Pologne.
  • Sans les migrants ukrainiens, la croissance du PIB polonais pourrait chuter de 1 à 5 %. Pour pallier ce manque, le marché polonais commence à importer de la main-d'œuvre d'Asie et d'Amérique latine (Colombie, Inde, Indonésie).

Les conséquences géopolitiques pour l’Europe

Aujourd'hui, la sécurité de l'ensemble de l'Europe, y compris celle de la France, dépend de la stabilité de son flanc oriental. Si le noyau historique de l'intégration et de la réconciliation européenne fut l'axe franco-allemand, la colonne vertébrale sécuritaire de l'Europe de l'Est doit désormais reposer sur une alliance stratégique indéfectible entre la Pologne et l'Ukraine.

Telle était le concept géopolitique majeur théorisé par Zbigniew Brzeziński, le célèbre conseiller à la sécurité nationale américain d'origine polonaise.

Dans son ouvrage de référence mondiale Le Grand Échiquier (1997), Brzeziński a conceptualisé ce qu'il a appelé le « Triangle de Weimar élargi », en expliquant que l'axe historique Paris-Berlin-Varsovie devait impérativement intégrer Kyiv pour sceller la sécurité du continent.

« C'est par la France, la Pologne et l'Ukraine que l'Europe peut devenir géopolitiquement résiliente. Une fois que la France et la Pologne auront consolidé une alliance stratégique avec l'Ukraine, celle-ci cessera d'être une zone tampon grise pour devenir le pilier oriental d'une architecture de sécurité européenne indivisible. » (Zbigniew Brzeziński, Le Grand Échiquier.

Toute fissure au sein de cette alliance affaiblit l'OTAN, déstabilise l'UE et crée pour le Kremlin des « zones grises » qu'il s'empresse de saturer par des agressions hybrides ou directes.

Aujourd'hui, les mots d'ordre communs sont la liberté et la sécurité. À l'instar de l'illustre devise des insurgés polonais : « Pour notre liberté et la vôtre ». Le soldat ukrainien dans sa tranchée protège également le ciel de Varsovie. C'est la seule réalité qui importe à cet instant.

Le drame séculaire polono-ukrainien livre une conclusion géopolitique unique, implacable et validée par chaque cycle de l'histoire : chaque fois que l'Ukraine et la Pologne s'affrontent sur le passé, elles sacrifient leur avenir, au bénéfice exclusif d'un tiers — l'Empire russe.

Toute tentative de la Pologne de bâtir sa sécurité sur la soumission ou l'affaiblissement de l'Ukraine s'est systématiquement soldée par la chute de la Pologne elle-même.

En affaiblissant Kyïv, Varsovie détruit le seul bouclier vivant qui la sépare de Moscou. L’égoïsme géopolitique sur fond mémoriel n'est pas du patriotisme : c'est un suicide stratégique.

Depuis des siècles, la Russie instrumentalise ce que la science politique nomme la «militarisation de la mémoire » (memory weaponization). Le Kremlin finance les franges radicales tant en Pologne qu'en d’autre pays, attisant artificiellement les dossiers de la Volhynie ou de l'OUN-UPA afin de diviser pour régner. Lorsque les responsables politiques polonais cèdent à ces provocations pour des gains électoraux à court terme, ils se transforment en instruments gracieux au service des opérations d'influence russes.

Synthèse : l'impératif européen

L'Ukraine et la Pologne modernes sont condamnées à l'alliance par la géographie. Leurs passés diffèrent, mais leur avenir est strictement identique. Aujourd'hui, l'unique moyen de préserver la civilisation européenne est de confier les différends historiques aux chercheurs pour agir politiquement comme un front monolithique. L'impérialisme russe ne segmente pas ses cibles : pour lui, Ukrainiens et Polonais sont des objets de liquidation similaires.

La liberté de nos deux peuples repose désormais sur le fil d'une seule et même épée.

Pour en savoir plus sur les faits méconnus sur l'Ukraine qui éclairent les événements  majeurs en Europe

Oxana Melnychuk,

Historienne, politologue ukrainienne

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